
J'ai fait la connaissance de Richard Wright dans la bibliothèque familiale. Son roman, Black Boy, que nous avions, je l'ai lu et relu un très grand nombre de fois. Je l'ai tellement relu qu'en écrivant mon premier roman, je l'ai imité. Miguel, le personnage de Le Christ du Corcovado, est une copie triviale du petit Richard. Je lui ai donné la colère, l'athéisme, les rêves, la vie, les questions, le destin, ... de ce dernier. Cherchant le prochain roman à lire dans la bibliothèque de la faculté, vous ne pouvez imaginer à quel point j'étais heureux de tomber, par hasard, sur un auteur qui m'a autant marqué.
Synopsis
Bigger Thomas, jeune noir du sud de Chicago, est pris comme chauffeur chez les Dalton. Lors de sa première mission, qui consiste à conduire Mlle Dalton (Mary) à l'université, il la ramène ivre et doit la conduire dans sa chambre. Mme Dalton, la mère de Mary, qui est aveugle, entre dans la chambre à ce moment-là. Bigger prend peur : un jeune noir dans la chambre d'une blanche, que dira-t-on ? En essayant de l'empêcher de faire du bruit et trahir sa présence, il étouffe Mary qui en meurt. Bigger décide de brûler le corps dans le calorifère afin de supprimer les traces. Des reporters, de passage chez les Dalton, découvrent des os dans les cendres. Bigger s'enfuit, tue Bessie de peur qu'elle le dénonce, mais finit par être capturé après une véritable chasse-à-l'homme. Il est jugé et condamné à la peine de mort.
Race et Conflit chez Richard Wright
La race est une question centrale dans les écrits de Richard Wright. Mon explication en est que, étant noir dans le sud des Etats-Unis et le concept de race ayant, en quelques sortes, modelé sa vie, il ne lui est possible de voir son monde qu'à travers ce prisme. C'est quelque chose que l'on découvre dès les premières pages du roman.
"Véra grimpa comme une folle sur le lit et sa mère l'étreignit. Les bras emmêlés, se cramponnant l'une à l'autre, la mère noire et la fille brune regardaient bouche bée la malle qui encombrait un coin de la chambre." (p. 11)
La précision de la couleur de peau crée à la fois un effet de contraste et d'urgence. Car, me suis-je dit en lisant, si l'on sait déjà la relation qui unit les deux personnages (mère-fille), pourquoi préciser leur couleur de peau ?
Ce contraste, je me suis permi de l'appeler conflit. Je m'étendrai sur ce concept plus loin mais, pour que vous le compreniez, cet autre extrait du roman vient compléter le précédent :
"Ils étaient en train de placarder sur un panneau une gigantesque affiche en couleurs qui représentait un visage de blanc." (p. 21)
La personne sur l'affiche qui est, au demeurant, vivante (c'est d'alleurs Buckley, le Procureur au procès de Bigger), n'existe pas en tant qu'homme mais en tant que blanc. Et c'est un peu de ça que j'appelle conflit c'est-à-dire cette nécessité, presqu'animale, que l'homme soit complété par sa race, qu'il n'existe pas et ne soit pas saisissable en dehors d'elle.
Ce conflit se traduit dans le détachement vis-à-vis du blanc dont il parle comme d'une société fermée, éloignée, hostile, qu'il envie mais envers laquelle il éprouve une impuissante haine. On découvre, en lisant, un individu conscient (et c'est, je pense, ce qui fait de Wright un écrivain captivant), de l'oppression et de l'injustice dont il est victime, mais également rempli d'une certaine colère et une certaine amertume.
Ce conflit, il n'y a pas que les personnages qui le vivent au quotidient. C'est aussi le conflit de Richard Wright, lui-même, qu'il fait porter et dire à Bigger Thomas. D'ailleurs, comme il l'explique dans sa postface (écrite à New York le 7 mars 1940), lui-même a été un Bigger. Tous les noirs de son époque, et d'époques plus tard, l'ont aussi été.
Par exemple, les questionnements qui fondent l'athéisme de Bigger Thomas sont ceux de Richard Wright. Et, je sais l'affirmer pour avoir lu son autobiographie, Black Boy, et d'avoir moi-même fait un personnage athée. Pour le cas, j'exagère peut-être en parlant d'athéisme mais, en tout cas, le rapport de Bigger, comme celui de Richard, comme celui de Miguel, envers la divinité est un fleuve de questionnements, coulant constamment et à tout vitesse, et que la foi est incapable de traverser.
"Tandis qu'il la regardait, il revit le visage suant du pasteur noir, ce matin-là dans sa cellule, alors qu'il lui parlait d'une voix fervente et solennelle de Jésus, de cette croix qui lui était destinée, car tout le monde en avait une, de Jésus humble parmi les humbles qui avait porté sa croix, montrant la voie, nous apprenant à mourir, à aimer et à vivre la vie éternelle. Mais il n'avait jamais vu de croix brûler aussi en haut d'un toit. [...] Il comprit; cette croix n'était pas celle du Christ, mais la croix du Ku-Klux-Klan. Il avait ka Croix du Sauveur autour du cou et ils brûlaient une pour lui montrer combien ils le haissaient. Non. Cela il ne le voulait pas ! Le pasteur l'avait-il trompé ? Il se sentait trahi. Il avait envie d'arracher la croix de sa poitrine et de la jeter." (p. 418-419)
Les Bigger Thomas
Bigger Thomas est un criminel qui a commis deux meurtres. Mais Bigger Thomas c'est surtout le produit des conditions dans lequelles l'Amérique raciste et oppressante le forcent de vivre. Ceci est, je pense, la quintessence même du roman. L'Amérique blanche coince les noirs dans des quartiers insalubres, sans perspective d'avenir, sans ouverture, sans horizon, sans le droit de rêver plus loin, de se réaliser, de devenir quelqu'un. Et elle condamne à mort le premier noir qui, faute d'avoir pu faire mieux de sa vie, se retrouve à commettre des crimes.
En d'autres termes, Bigger n'est qu'une réaction à l'oppression et c'est avec raison que Max, son avocat (un communiste), essaiera de faire comprendre que condamner Bigger à mort ne sert à rien parce qu'à peu près chaque noir, vivant dans les mêmes conditions, est un Bigger Thomas.
Il dit à son avocat, page 521 : " Monsieur Max, je ne voulais pas faire c'que j'ai fait. J'essayais de faire aut'chose. Mais on aurait dit que j'pouvais jamais y arriver. Toujours, j'avais envie de quelque chose, mais je sentais que jamais personne ne me permettrait de l'avoir. Alors, je me suis bagarré contre eux. Je les trouvais méchants alors j'ai fait le méchant."
C'est l'idée même du Thug Life (cfr. Tupac Amaru Shakur). C'est que cette haine avec laquelle des petits noirs, Bigger Thomas en l'occurence, sont nourris finit un jour par exploser et c'est à ce moment que, le blanc refusant d'affronter la responsabilité d'avoir créé son propre monstre, se lance dans une vendetta irréflechie.
"Les hommes détestent par-dessus tout se sentir coupables, et si vous leur donnez ce sentiment, ils essaieront désespérément de se justifier par tous les moyens possibles; mais, n'y parvenant pas, et n'entrevoyant aucune solution immédiate susceptible d'arranger les choses sans qu'il en coûte à leurs vies et à leurs biens, ils finiront par tuer ce qui fait naître en eux ce sentiment de culpabilité qui les condamne." (p. 483)
C'est donc contre tout un système d'oppression, pas contre les blancs, que Richard Wright s'attaque. Voici l'erreur que beaucoup d'entre nous, africains, noirs, anciens peuples colonisés (et encore colonisés, à y regarder de près) commettons : c'est que, pour une expérience personnelle avec deux trois blancs, nous pensons que les noirs qui se révoltent contre les blancs sont irréflechis ou coincés dans le passé. Ces blancs représentent un système et c'est contre ce système que l'on se bat. Pas contre les individus.
En lisant ce roman, je ne me suis pas empêché de penser au peuple palestinien et à ce qui s'est passé le 7 octobre 2023. Je ne suis pas en train de dire que le Hamas a bien fait de massacrer des juifs (même si, franchement, je n'en ai absolument rien à foutre). Je suis en train de dire que ce à quoi nous avons assisté le 7 octobre n'était que l'explosion de la colère des Bigger Thomas palestiniens. Qu'attend-on d'un peuple opprimé, colonisé en plein 21e siècle et délaissé face aux injustices et aux crimes ? Qu'il baisse sa culotte et se résigne éternellement ? Oui, il l'a fait pendant longtemps. Mais sa colère a fini par exploser.
Et, en fait ... FREE PALESTINE !

Conclusion
Je reconnais que cet article est dérisoire pour un roman aussi grand, aussi beau, aussi bon que celui que je viens de finir de lire. Peut-être me faut-il reconnaître que je n'ai pas le talent de rendre le fruit de mes lectures. Toujours est-il que mon objectif en rédigeant ces quelques mots était de vous inviter à lire le roman et vous faire votre propre analyse, vos propres conclusions, votre propre lecture.

