
Quand j’ai commencé à écrire, j’étais frappé du syndrome de l’imposteur. C’est une tendance à croire que, quoi que l’on fasse, on n’est pas bon, pas compétent et que même nos petites réalisations sont des faits de fortune.
Aujourd’hui, deux romans publiés et trois prix littéraires, un lectorat (pas immense mais c’est mon lectorat) et des contributions, me donnent de plus en plus le sentiment de légitimité que j’ai toujours cherché et que je m’étais souvent nié. Maintenant, je commence à me sentir écrivain et l’avenir, je l’envisage avec plutôt d’optimisme.
Genèse
Le souvenir le plus lointain de mon intérêt pour l’écriture remonte à mes huit ans. Autour de la quatrième année du primaire. Nous avions regardé un documentaire sur Hiroshima et Nagasaki avec mon père. Après le documentaire, j’étais vraiment révolté. Je trouvais injuste que des japonais courageux qui acceptaient de se cogner contre des cuirassés par amour et loyauté pour leur pays soient défaits par des américains qui avaient, avec une seule bombe (Hiroshima), gagné toute la guerre. C’était lâche. Et puis, c’était disproportionné. Je ne savais pas ce que les japonais avaient fait mais j’étais sûr que la mort d’autant d’innocents n’était pas nécessaire.
Et, à l’époque, nous habitions encore une petite maison. Faute d’espace, la salle-à-manger (le meuble, pas la pièce) servait de bureau à mon père. C’est-à-dire que, quand il fallait manger, on repoussait ses livres et ses papiers ; et quand il voulait travailler, on étendait une nappe dessus et c’était un bureau. Comme le bureau de papa n’était pas loin, il m’avait suffi de traverser la pièce, saisir son agenda, un stylo et m’imaginer une suite. J’avais écrit une histoire dans laquelle les japonais se vengeaient. Je ne le savais pas encore, mais c’était ma première indignation contre l’impérialisme et, sûrement, ma première expérience en écriture.
Cette histoire, je l’ai revue des années plus tard. Au collège. J’avais vraiment ri. Un peu parce que, ayant finalement appris ce qui s’était passé et comment la guerre fonctionnait, je trouvais naïf le gamin qui avait écrit l’histoire. Mais un peu aussi parce que je ne reconnaissais plus mon écriture. J’écrivais encore bien !
J’écris des poèmes et j’ai même des tentatives de roman vers la première et la deuxième année du secondaire, sans succès. Je n’allais pas au-delà d’une page ou deux, et je me trouvais nul comparé aux romans que je lisais. Je participe aussi à pas mal de concours de poésie où, malheureusement, je ne suis pas nominé.
Ceux qui vont vraiment me mettre sur les rails de ma carrière littéraire, c’est mon prof d’anglais de quatrième année au secondaire et ma petite-amie à l’époque. Le premier me remarque dans un travail en classe, me demande d’écrire un roman et de le lui apporter. Heureusement, le confinement arrive. J’ai tout mon temps. J’écris d’abord « Les Crimes du Harem », mon premier roman achevé. L’histoire d’un étudiant congolais en Belgique qui démantèle un réseau de trafic de femmes. Ma deuxième tentative donnera mon première roman publié, « Le Christ du Corcovado », publié parce qu’un jour, par hasard, j’en ai parlé à ma petite-amie et qu’elle m’a mis en contact avec un ancien du collège, Patrick Bassham, qui écrivait lui aussi et éditait également.
Ecrire et Moi, Ecrire Moi
Ma relation à l’écriture est vraiment intime. Dans le sens littéral où elle me connaît mieux que n'importe qui. C’est l'exutoire de tout le bazar d’émotions et d’idées qui me submergent parfois. Ecrire pour dire sa peine, sa tristesse, son incompréhension, sa révolte, c’est quelque chose que nous avons tous fait (même ceux qui n’ont pas fini en écriture littéraire).
J’ai toujours cette tendance à me faire passer devant, me décrire, me disséquer, me raconter, exposer un peu de mon intérieur avec l’espoir désespéré que quelqu’un prenne la peine de lire entre les lignes et trouve où je me cache. Et, bien qu’avant je le considérais comme un défaut de caractère (égoïsme), j’ai fini par l’assumer. C’est quelque chose qui fait la beauté, la force et la particularité de mon écriture : elle est nourrie du vrai moi.
Une Méthode
Ai-je une méthode ? J’en ai, oui. Et je pense que ces choses naissent de l’expérience et de la relation que tout un chacun entretient avec l’écriture. Ce qui marche pour moi, aussi bien dans le processus créatif qu’opérationnel, ne marchera pas absolument pour tout le monde.
Pour la poésie, par exemple, ma méthode a vraiment évolué. Au collège, je commençais par choisir un thème. Puis, je rassemblais des mots qui rimaient et qui faisaient partie du même registre. Ensuite j’écrivais. Ecrire un poème pour moi, c’était l’une des tâches les plus difficiles qui existaient parce que j’étais obligé de faire un travail d’ingénieur (planifier, couper, mesurer, compter, réorganiser) pour produire un texte qui avait l’air d’avoir été fait par un artisan (léger, charmant, beau, confortable, simpliste, ergonomique).
Aujourd’hui, mon écriture poétique a vraiment évolué. Déjà, je n’écris plus sur des thèmes. Ou, disons, par sur des thèmes variés. Tous mes derniers poèmes explorent la même chose : un amour inassouvi. Ce n’est pas quelque chose que j’ai choisi, au début. Quelqu’un me l’a récemment fait remarquer et je me suis dit : et si ça devenait finalement mon thème unique ?
Contrairement à ma méthode puriste des années collèges, aujourd’hui il n’y a plus de collection de mots en amont. D’ailleurs, je n’en ai plus le temps. J’écris un poème quand j’en ressens le besoin et mes rimes viennent, presque, naturellement … puis, c’est moi qui sais comment les ajuster, leur donner de l’enchaînement, de la logique, de la vraisemblance.
Pour la nouvelle et le roman, la méthode reste unique et efficace : partir d’un plan. Un plan peut être quelque chose d’aussi simple qu’une vision claire de l’évolution du récit ou d’aussi complexe qu’un dossier avec des fichiers sur les personnages, les personnages, les scénarios.
Kaputul Ukavul Ajar
Voici une chose qu’il faut bien que j’aborde. Trois fois lauréat au Prix Zamenga, si vous regardez mon palmarès vous vous demanderez sûrement : « mais qui est ce vilain usurpateur ? »
- 5e édition – 2e place – Nouvelle : « La Terre n’appartient qu’aux Hommes »
- 6e édition – 5e place – Nouvelle : « Abeti Masikini » (sous pseudonyme Kaputul Ukavul Ajar)
- 7e édition – 5e place – Nouvelle : « J’irai marcher sous vos bombes »
Quand j’ai participé à la cinquième édition, je ne savais pas que j’étais légalement autorisé à postuler. Mais je voulais postuler. Alors, je l’avais fait sous pseudonyme. Mais pourquoi celui-là ? Kaputul Ukavul est un surnom qu’un de mes professeurs à l’Université, le Professeur Jean-Claude Moket, utilisait en classe pour donner des exemples. C’est un surnom drôle et hilarant. Et subtil. Kaputul Ukavul est en réalité « Kaputula Ukavule » (la culotte, enlève-la), à quoi l’on a enlevé les voyelles finales pour sonner « ruund ».
Le soir où je devais soumettre ma nouvelle, je n’arrivais pas à être assez imaginatif. Il me fallait quelque chose avec lequel on ne pouvait pas facilement remonter à moi et que personne d’autre ne pourrait réclamer parce que personne ne porte un tel nom. J’avais pensé à mon prof et j’avais la solution. Le prénom, Ajar, je l’avais pris chez Romain Gary, le resquilleur qui s’était tapé deux Goncourt (en fraude, comme moi, sous le pseudonyme Emile Ajar).
Ecrire, pourquoi ?
C’est une question que je me suis toujours posée et que j’ai toujours posée à tous les écrivains que je rencontre. Pourquoi écrit-on ? Je pose une question, non pas sur la mission de l’écrivain (qui, pour moi, n’existe pas) ; d’ailleurs, pas sur une quelconque mission du tout, mais sur ce que cette littérature, ma littérature, représentera pour les générations qui viennent. C’est vraiment cela que je commence désormais à me demander : ce que j’écris, qu’est-ce qu’il vaudra pour mon fils ? Ou le fils de mon fils ? Qu’est-ce que cela signifiera pour un congolais dans cinquante ans ?
Quant à la question de savoir si l’écrivain a une responsabilité, j’ai beaucoup réfléchi et je suis arrivé à la conclusion que oui. Comme n’importe qui dans une société, d’ailleurs ! Mais, attention ! La responsabilité dont je parle est tout sauf de penser qu’il va porter sur lui les maux d’une société qui ne sait même pas qu’elle est malade.Cette responsabilité ce n’est pas de penser que l’écrivain va dire aux gens ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire, ce qui est bon ou qui est mauvais. Cette responsabilité, si je peux le dire ainsi, est pour moi de mémoire et de diplomatie. De mémoire parce que c’est quelqu’un qui va témoigner de son époque et de sa société. De diplomatie parce que je pense que l’écrivain apporte sa société au monde mais aussi le monde à sa société.
Des conclusions qui sont en train de changer ma conception de la littérature et mes perspectives d'avenir en tant qu'écrivain.

