
Hier, j’ai décidé d’écouter les mixtapes de Kendrick Lamar qui ne sont pas sur Spotify mais que j’avais téléchargées sur mon téléphone. J’ai écouté C4, Compton State of Mind et YNHIC de bout en bout. Entre deux morceaux, je suis tombé sur une chanson de Tatiana Manaois que j’ai écoutée pour la première fois quand j’étais au collège. À l’époque, je faisais la connaissance de Jemima. Le titre, c’est You Mean To Tell Me (aussi indisponible sur Spotify) et chaque fois que je l’écoute, elle me fait penser à cette fille. Vous savez, les parfums et les chansons conservent les souvenirs mieux que n’importe quoi. C’est un peu comme si, notre cerveau les associait à une personne, un moment, une chose, une émotion. Moi, A Couple Minutes de Olivia Dean ou Fairy Tales de Jojo m’évoqueront toujours une période de déchirement que j’ai vécue en fin d’année passée. J’ai dû me retirer de la vie de quelqu’un qui m’était très cher. C’était douloureux, ces deux chansons m’ont accompagné. Meu Amor de Lokua Kanza et Ngwende du Pasteur Athoms me font toujours revivre un séjour que j’ai passé à Kigali. Mulema de Richard Bona ou Corps à Corps de Kalipsxau me font toujours penser à R. Lambada du groupe brésilien Kaoma me rappelle une enfance lointaine dont il ne me reste aucune image et seulement un sentiment de gaieté.
En écoutant You Mean To Tell Me, j’ai pensé à une fille pour qui j’avais eu le béguin quand j’entrais au collège. Oui, je sais. Encore une histoire de béguin ! Je n’y peux rien, les femmes traversent nos vies d’hommes. Faites la connaissance de Noémie Mushayuma.
Il y a quelques jours, un ami que nous avons en commun (Tingityabo Fortuné) a posté une photo d’elle. Je l’avais perdue de vue. On ne s’est pas parlé depuis des années. J’ai demandé à cet ami comment elle allait, il m’a dit qu’elle se portait bien. Je lui ai demandé s’il pouvait me passer son contact, mais seulement avec son autorisation (je suis un inconnu pour elle, maintenant), il a dit qu’il verrait quoi faire. Il a vu et ne m’a pas donné de contact.
Mon histoire avec Noémie, si tant est qu’il en a existé une, est purement opportuniste. J’étais chef de classe, comme une bonne partie de mon cursus primaire et secondaire. J’étais, comment vous dire, un chef très peu apprécié. Vous pouvez imaginer pourquoi si vous me connaissez un minimum. Au collège, nous terminions nos cours à midi, prenions une pause et revenions ensuite en classe pour ce qu’on appelait «l’étude».
Je me rappelle qu’un jour, dans ces séances d’étude, pendant que je faisais mon boulot c’est-à-dire écrire les noms de ceux qui dérangeaient, j’avais intercepté un petit papier qu’on se passait sous le manteau. À cet âge, on découvrait à peine ce que ça voulait dire d’être le petit ami ou la petite amie de quelqu’un, et certains s’essayaient au jeu. On avait l’habitude de s’envoyer de petites lettres pour se dire des choses qu’on avait, sinon honte, au moins impossibilité de se dire en face. Et ce petit papier, c’était une de ces lettres écrite par un certain Antonio Banganyigabo et adressée à Noémie. Je ne me souviens plus du contenu de la lettre, mais je me souviens que Antonio, pour s’éviter d’être écrit sur la liste, m’avait mis dans la tête que je pouvais avoir Noémie et qu’elle serait intéressée, et que je devais essayer. Qu’est-ce que j’étais naïf ! Je lui avais fait confiance.
Je ne crois pas qu’à une période de ma vie ou à une autre j’aie été amoureux de Noémie mais, pour moi, c’était vraiment comme un jeu. Je m’étais dit : si je peux le faire, pourquoi pas ? Et, c’était parti pour de petites lettres stupides en classe, des rendez-vous arrangés par Antonio auxquels je ne venais pas parce que, soit j’avais peur, soit je jouais au foot et le foot était plus intéressant que les filles. C’est aussi l’époque où j’avais commencé à chercher de petits conseils sur Google, comme je le ferais deux ans plus tard avec Jemima.
Un oncle habitait à la maison. Il s’appelle Alfred Mupenda et c’est un vrai Dom Juan. Quand il était au secondaire, il sortait avec une nouvelle fille presque tous les mois. Tous les mois, y avait un nouveau visage sur son fond d’écran et un nouveau prénom sur ses lèvres. J’étais étonné, quand il est allé étudier à Kin, de remarquer qu’il venait de faire deux ans avec la même fille. Donc, cet oncle (qu’on va appeler Papa Leki) était la personne la mieux placée pour coacher le débutant que j’étais. Je lui avais parlé de Noémie et, encore, je ne me rappelle pas exactement ce qu’il m’avait dit, mais notre conversation m’avait suggéré de dire à Noémie des choses que j’aimais et des choses que je n’aimais pas. Ce qui avait été la pire erreur de drague que j’aie jamais commise de ma vie. Dès que j’étais rentré à la maison, j’avais écrit sur un papier cinq ou six choses que je demandais (non, exigeais) à Noémie, comme si elle était déjà ma petite amie. Parmi ces choses, il y avait le fait que je lui défendais de parler à d’autres garçons et de me présenter tous ceux qui était ses cousins. Quel brillant idiot !
Rien que le fait d’avoir écrit une lettre et de la lui avoir délivrée par personne interposée, Antonio, était une grosse erreur. Mais, je n’étais qu’un enfant. Antonio était venu me dire que Noémie était fâchée, et je lui donnais raison. Elle devait me prendre pour un gros bougre (alors que j’étais parmi les élèves les plus brillants de la classe).
Un autre souvenir qui me vient, c’est que tout le monde avait appris pour Noémie et moi. Je ne sais pas comment. Antonio n’était pas la personne la plus discrète que je connaisse, il soufflait trop. Peut-être aussi que Noémie l’avait raconté à ses copines et, comme le fuitage est dans le sang des filles, tout le monde l’avait appris. À l’époque, il y avait un jus qui était très populaire sur le marché. On nous le vendait même à la cantine du collège. C’était NOVIDA. Et, je ne sais comment, ce jus en était venu à nous représenter Noémie et moi. No pour Noémie et Vi pour Victor. Le couple Novida. Je me rappelle encore que je rougissais quand je les entendais nous plaisanter avec ce nom. Et, le plus bizarre dans tout ceci, c’est que je venais tout juste de me faire baptiser et je n’aimais pas le surnom que l’on m’avait donné (Victor) donc je le cachais à tout le monde. D’une manière ou d’une autre, ils l’avaient appris.
Comme vous vous l’imaginez bien, rien n’avait marché avec Noémie. J’étais un peureux, j’avais honte de lui parler, même quand je passais la veille à me motiver. Quelques années plus tard, on avait repris contact avec elle … par téléphone, je n’osais toujours pas lui parler. Elle était plutôt gentille et mon cerveau avait dû interpréter la gentillesse de cette première conversation comme le signe que, finalement, c’était possible entre nous deux. Je lui écrivis donc le lendemain, puis le jour d’après, puis le jour d’après, jusqu’à commencer à m’agacer du fait que j’étais le seul à faire des efforts. Un soir, j’étais presque hors de moi et je lui avais dit qu’une relation ne pouvait pas se construire sans réciprocité. Qu’est-ce que tu étais bête, Lwanzo ! De quelle relation tu parlais ? Une fille à qui t’avais honte de parler à l’école, t’avais l’audace de lui parler de relation sur Facebook ! Noémie avait dit qu’elle commencerait à initier la conversation. Ce qui, très franchement, était plutôt gagné jusqu’à ce que je commette l’une des bourdes les plus honteuses de ma vie. J’avais répondu par « Tu as intérêt ! ». Putain, elle me bloquait dans la seconde qui suivait ! À peine je la gagnais vraiment que je venais de la perdre pour de bon.
Des années sont passées, on ne se parlait pas, jusqu’à un après-midi. J’avais fini l’année antérieure et, à la rentrée, je m’étais rendu au collège pour récupérer mes dossiers. Au passage, j’étais allé saluer mon prof de latin. J’étais ensuite remonté dans ma classe et, qui vois-je là ? Noémie et une cousine à elle. Autour de la première ou deuxième, elle avait doublé de classe. Je l’avais vue passer dans la cour et, Dieu, elle m’avait fait un effet indescriptible. Ce jour-là, sa cousine m’avait tapé dans l'œil mais je n’y pouvais rien. Le collège et moi, c’était fini et je n’y reviendrais probablement jamais parce que je devais m’envoler pour Lubumbashi dans quelques mois. Je me souviens qu’en sortant du collège, ce jour-là, je me sentais très triste. J’avais le sentiment de quitter à tout jamais un endroit où j’avais passé une bonne partie de ma vie et tous les gens avec qui je l’avais vécue.
En rentrant chez moi le soir, j’avais écrit un texte (écrire m’est thérapeutique) pour exprimer toute la tristesse que je ressentais. À cette période, je vivais l’un des pires déchirements de ma vie. C’est comme ça que j’appelle les moments où de grands changements bouleversent ma vie. Je me sentais très seul, profondément et constamment triste, j’avais peur de l’inconnu (l’université). Je ne sortais plus de chez moi, je passais mes journées sur mon canapé à boire du café au lait, et à regarder des dessins animés. Je partais vraiment en couille, quoi ! J’avais envoyé ce texte à Noémie, sa réaction avait été normale (genre, merci c’est beau) et, depuis, on ne s’est plus parlé.
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