
Quand j’ai appris qu’ils avaient vendu la maison de grand-père, j’ai été très triste. C’est un septuagénaire maintenant et ses enfants ont vite fait de se partager le seul bien qu’il possédait dans sa vie : sa terre. C’est attristant. Ils ont vendu, ils se sont partagé l’argent et ils ont acheté à grand-père une autre maison. Moi, j’ai eu le sentiment qu’ils vendaient une partie importante de ma vie à des inconnus. Cette maison porte les marques de mon enfance, c’était un lieu de pèlerinage pour moi et au plus profond de mon cœur, il symbolisait un refuge. C’était le musée de mon innocence.
Les souvenirs dont est chargée cette maison valent plus que tout l’or du monde. Quelques enfants de mes grands-parents y sont nés, ils y ont été élevés, ils y ont célébré leurs anniversaires de naissance, leurs diplômes, leurs mariages, certains y sont morts, leurs enfants y sont nés à leur tour, ils y ont grandi, ils s’y sont mariés, ils y sont morts. Ma grand-mère a vu les fils de ses petits-fils naître dans cette maison. Nous les y avons reçus et célébrés. Nous avons été punis dans cette parcelle, nous y avons pleuré, nous y avons ri, nous y avons dansé. Nos selles sont enterrées sous cette parcelle. Nous sommes attachés à cette parcelle. Nous sommes cette parcelle. Je n’arrive toujours pas à croire que tout ceci n’ait pas compté pour eux.
Grand-père habitait près du camp Katindo. Quand ma mère est née, ils habitaient encore dans le camp. C’est probablement pour cette raison que ma mère est une dure à cuire. Une nuit, nous étions sortis dans la rue parce qu’il y avait beaucoup de bruit. Un policier et un ivrogne s’embrouillaient. Le policier, dans un accès de colère, avait chargé son arme devant nous. En deux secondes, mon père et moi avions disparu. Elle était restée. Mon frère cadet est aussi né dans l'hôpital du camp militaire. J’aime l’appeler Général Ngovi. Lui, ce n’est pas un dur à cuire. Peut-être pas encore.
La maison de grand-père était élevée sur un rocher. Elle se trouvait au-dessus de toutes les autres par des aléas géologiques. Au fil des ans, elle avait été découpée et redécoupée mais elle gardait la même configuration intérieure. Une porte principale donnait au grand salon où mon grand-père se trouvait toujours assis, dans son temps libre, à boire son café et à lire sa bible. Il y avait, à droite, la porte d’entrée de sa chambre. Je me souviens encore des jours où on allait lui rendre visite et qu’au moment de partir, il fallait aller faire une bise d’au-revoir à grand-mère. On en profitait pour lui piquer un peu d'argent et de petites choses qui nous intéressaient, au passage. Avant, la chambre de ma mère donnait également sur le salon. Maman Leki Rehema, la petite sœur de ma mère, m’avait fait consommer une punition dans cette chambre pour je ne sais quelle bêtise. Je devais me mettre à genoux et garder une pierre suspendue au-dessus de ma tête. Des années après, la chambre avait été démolie pour étendre le salon. Un couloir quittait le salon, traversait une chambre qu'occupaient Da Josiane et Da Arlette, mes grandes sœurs, et finissait par une antichambre qui était tantôt occupée par les visiteurs, tantôt fermée, et un second salon plus petit. Une deuxième porte principale donnait sur ce petit salon. Il y avait une autre pièce que mon oncle occupait quand c’était encore un ado. J’ai encore souvenir de l’odeur d’homme qui se dégageait de ses habits, des posters des stars américaines de la musique sur les murs et du désordre qui règne actuellement dans ma propre chambre parce que je suis devenu un ado comme lui à l’époque.
La géologie particulière de cette parcelle avait donné naissance à une tradition familiale qui consistait à s’annoncer à distance. C’était impossible d’apercevoir les gens quand ils venaient. Surtout si on était dans la maison. On avait donc un cri propre à nous que tous les membres de la famille, jusqu’aux plus petits, maîtrisent. C’est un cri rythmé que nous étions les seuls à savoir reproduire dans le quartier. C’était le mot de passe de passe de chez Nyaba 2 (surnom donné aux mères des jumeaux). Quand on s’approchait de la maison, on poussait ce cri. Si grand-mère était là ou une de ses filles (grand-père ne se prêtait pas à la tradition), elle répondait. Alors, on savait qu'il y avait quelqu’un à la maison. Si personne ne répondait, c’est que personne n’y était ou qu’il n’y avait que grand-père. Mais, c’était aussi une manière d’annoncer qu’un membre de la famille approchait. Maintenant que grand-mère n’habite plus dans cette maison, je ne sais pas s’ils perpétuent la tradition.
Ma mère m’a toujours parlé de sa grand-mère à elle, Tausi Sheila. C’est la mère de ma grand-mère et à entendre tout ce qui se dit sur elle, elle a marqué ses petits-enfants. Ma Tausi Sheila, c’est ma grand-mère : Amina Radjabu. Je la vois comme un aigle qui déploie ses ailes pour protéger une multitude d’enfants, de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants. Majestueuse, tendre, sage et toujours joviale.
On avait de petites traditions comme celle-ci. Par exemple, l’une d’elles consistait à s’insulter quand on se rencontre. C’est surtout les femmes qui le faisaient. Elles s’insultaient, se faisaient des bises et riaient de bon cœur. Je n’ai jamais compris pourquoi elles ne se sentaient pas offensées, même quand j’avais l’impression qu’elles dépassaient les bornes. Décidément, les femmes sont des êtres qu’on ne peut pas comprendre.
Une autre tradition, c’est que régulièrement tous les enfants et les petits enfants se retrouvaient chez grand-père. Toute la marmaille de gosses entourait grand-mère, négociant son attention et la collant dans les pattes, sauf Muyisa et Miracle parce que c’était de petits bandits qui préféraient aller chercher la bagarre aux autres enfants du quartier. Il y avait de la musique et on dansait pour lui faire plaisir. Je me souviens qu’elle nous mettait Malu de Tshala Muana et qu’elle donnait de l’argent à qui de nous tous (Muyisa était le meilleur danseur) danserait le mieux avec ses hanches. Quand j’ai arrêté de danser pour ma grand-mère, j’étais déjà au secondaire. Pareil, pour ma mère. J’aime beaucoup ces deux femmes. Je ferais n’importe quoi pour leur faire plaisir.
A côté de la maison, il y avait une cuisine qui sentait constamment le bouc et la fumée. Le bouc parce que grand-père élevait derrière la cuisine et que la nuit, on enfermait les bêtes dedans. La fumée parce qu’ils préparaient très souvent sur un feu de bois. J’ai encore l’image de mon grand-père qui coupe le bois, tenant vigoureusement sa machette entre ses mains et émettant des soupirs sauvages au moment de l'impact. Il était vieux mais il était très fort. C’était un militaire, mon grand-père. Je vous en parlerai. Il faisait tout seul. Sauf sa nourriture, peut-être. Depuis que je le connais, il lessive seul, il bout l’eau de son café seul, il coupe son bois seul et il va chercher de quoi nourrir ses chèvres seul.
Il y avait aussi l'atelier de grand-mère qui comportait une chambre où il hébergeait parfois des visiteurs. Je vous ai dit que mon grand-père est un ancien militaire. Il lui arrivait très souvent d’héberger des soldats chez lui. Un soir, un de ces soldats est revenu avec un gros matou mort dans les mains. Il nous avait dit qu’en entrant chez un pasteur à qui il venait de rendre visite, il avait marché sur le chat de la maison. Il l’avait ramené, maman Leki Rehema l’avait aidé à le cuisiner et ils l’avaient mangé. Nous, ils avaient refusé de nous donner un seul morceau mais mon petit-frère et moi, alors en vacances chez grand-père, nous nous étions réveillés en pleine nuit pour voler. Rien ne peut arrêter la curiosité d’un enfant.
J'ai passé beaucoup de mes vacances chez mes grands-parents. On y était choyés. Grand-mère prépare les meilleurs légumes du monde, c’est sa spécialité, et quand il faut nourrir ses petits-enfants, elle ne lésine jamais sur les moyens. Elle nous traitait comme de petits rois et, contrairement à notre mère, elle ne nous faisait faire aucun travail ménager. Nous passions nos journées à courir, raser les murs, jouer dans la poussière, nous faire courser par les chiens. Muyisa, mon frère puîné, et Miracle, un petit cousin à moi, se perdaient très souvent dans le camp militaire et grand-père devait parfois aller les rechercher. C’était deux petits diablotins, intenables et toujours à se battre avec les autres enfants.
Je n’ai pas beaucoup de souvenirs personnels avec grand-père. D’aussi loin que je me souvienne, je l’ai toujours regardé avec beaucoup de vénération. Il parlait très peu, s’occupait toujours de ses affaires et quand il n’avait rien à faire, il restait assis dans son salon ou se prélassait sous l’ombrage d’un vieil arbre planté au pied de sa parcelle. Il n’était pas distant, mon grand-père. Je dirais même qu’il avait toujours été aimant avec ses petits-fils. Il répondait toujours à nos questions, nous faisait de gros câlins quand on allait chez lui et nous grondait doucement quand on faisait des bêtises. Il nous lavait même parfois.
Quand j’étais enfant, j’avais une amie qui s’appelait Sifa. Ses parents étaient locataires chez mon grand-père. Je devais avoir quatre ans ou cinq. Un jour, elle m’avait fait crier des grossièretés dont je ne connaissais pas le sens. Grand-père m’avait appelé dans le salon où il était assis, il m’avait demandé pourquoi je criais ce que je criais, je lui avais dit que c’est Sifa qui me demandait de le dire. Il m’avait demandé de ne pas les répéter parce que c’était de mauvaises choses et qu’il fallait que je demande pardon à Dieu. Chose que j’avais faite avant qu’il me renvoie, sans autre forme de procès, chez mes parents. Nous n’habitions pas loin du camp non plus, à l’époque. Plus tard, j’appris que le mot que Sifa me faisait crier signifiait baiser (ce qu’il a de plus vulgaire) dans le parler populaire.
Les seuls moments où je me suis vraiment frotté à mon grand-père, c’est quand il recevait son gendre et qu’ils buvaient du café ensemble. J’admire mon père depuis tout petit. J’admire autant mon grand-père. Tous les deux sont très réfléchis, peu loquaces, trop sérieux que c’en est parfois barbant. Regarder mes deux figures paternelles assises autour d’un café, en train de discuter de choses sérieuses, m’avait toujours fasciné. Quand j’en avais l’occasion, je laissais mes compères à leurs jeux et j’allais rejoindre les grands. Je voulais être comme eux. Ils me donnaient du faux café pour la frime et je faisais comme si nous étions désormais trois grandes personnes à discuter de choses sérieuses, même si je ne comprenais rien à ce qu’ils se disaient et que je ne disais rien. C’est de là que m’est venu mon goût un peu trop exagéré pour le café. Je l’ai toujours associé au sérieux et à l’autorité.
Ma grand-mère, elle, c’est ma petite chérie. D’ailleurs, elle nous appelle mon mari, mon petit frère et moi. Je me souviens qu’une fois, on était allé dormir chez grand-père et le matin quand il fallait rentrer, on avait fait pipi au lit. C’était les seuls habits que nous avions sur nous. Elle nous avait cousu deux culottes noires avec des restes de tissus qu’elle avait dans l'atelier, vite fait.
En parlant de pipi, un autre souvenir me revient. Je ne sais plus quel âge j’avais (autour de trois ans, peut-être?) mais je m’en souviens clairement comme si c’était hier. Chaque fois que je pissais, j’en versais sur ma culotte. Ce jour-là, grand-mère m’avait appris à tenir le tuyau entre le pouce et l’index, et de ne le ramener dedans que quand j’étais sûr d’avoir tout vidé.
Je me souviens aussi qu’une fois, en revenant de l’Ecodim, je venais d’apprendre à réciter le Notre Père. Je le répétais tout le temps pour le mémoriser et ne pas l’oublier. Grand-mère m’avait entendu. Elle m’avait appelé et m’avait fait réciter devant lui. À la fin, elle en était tellement fière qu’elle m’avait demandé de réciter pour une voisine qui était venue lui rendre visite quelques minutes plus tard.
Chez grand-père, il y avait aussi des guitares. Il était pasteur et à l’époque, les instruments de musique étaient entreposés chez lui. Il n’aimait pas qu’on y touche. Mais, il suffisait de demander à grand-mère et de faire le doux petit-fils pour se voir octroyer le droit de prendre les guitares. Je ne sais pas combien de guitares j’ai niquées mais j’en ai niqué pas mal.
Aujourd’hui, j’ai un projet en tête. Quand j’aurai beaucoup d’argents, je rachèterai la parcelle de grand-père, je démolirai tout ce que les nouveaux propriétaires ont construit dessus et je reconstruirai la maison exactement telle qu’elle est dans mes souvenirs. Elle sera en planche, je mettrai exprès des planches pourries. Je ne mettrai pas de plafond parce qu’il n’y en avait pas dans la maison de grand-père, sauf au salon où un filet et des draps blancs faisaient office de plafond. Quand c’était des ados, mes grandes sœurs avaient écrit à la craie des phrases sur les murs de leur chambre. C’était des versets bibliques, de petites phrases de motivations et, parfois, des lamentations après que maman Salima, leur mère et ma tante, était décédée. Je réécrirai ces phrases sur ces murs de planche. Je remettrai l’atelier de grand-mère et tout le bazar qu’il y avait dedans, avec des pagnes de toutes les couleurs.
Je suis triste pour mes nièces, mes neveux, mes enfants (si je décide d’en avoir) et ceux de mes frères qui n’auront pas la chance de vivre dans la maison de grand-père. Les grands c’est des traîtres, ils vendent l’univers des enfants.

