
J’ai arrêté d’aller à l’église en première année du secondaire. J’avais suivi la catéchèse pas trop comme il le fallait, déjà. C’était ennuyeux et la catéchiste, madame Dorothée (Dieu ait son âme!), me foutait une peur bleue. Rien qu’à la voir j’avais envie de faire dans ma culotte. Tout le monde avait peur d’elle. Au collège, on avait un système qui permettait d'évaluer la discipline de l’élève. A chaque période, chaque élève avait cent points et selon les infractions commises, l’enseignant ou n’importe quel membre de la direction de l’école pouvait vous retirer des points à volonté. Ils disaient qu’une mauvaise discipline influait sur les notes et personne (je parle pour moi, d’abord) ne voulait avoir de mauvaises notes. Parler en classe, c’était dix points. Manger en classe, je ne me rappelle plus. Il y avait aussi déplacement non autorisé pour vingt points, si j’ai bonne mémoire. La préférée de madame Dorothée c’était Insubordination. Pour tout et n’importe quoi, elle vous collait Insubordination. Elle avait une voix aiguë quand elle disait ce mot, c’en était à la fois hilarant et marquant.
À cette époque, je n’étais pas athée. J’avais juste arrêté d’aller à l’église. Je venais d’ailleurs de l’une des années les plus croyantes de ma vie. L’année antérieure (sixième du primaire), je m’étais fait passer pour un musulman dans l’école. Ma famille venait de déménager dans un nouveau quartier et mon père m’avait inscrit dans une école du quartier : Notre Dame du Congo. Je ne peux vous expliquer ni comment ni pourquoi tout le monde pensait que j’étais musulman. Cela n’empêcha pas que je devinsse la mascotte de l’école, présenté comme élève modèle et utilisé comme ambassadeur.
Cette histoire va vous intéresser. C’était en octobre ou novembre, le Saint Rosaire chez les catholiques. Il y a une tradition, dans cette école, qui consiste à organiser des charités pendant le Saint Rosaire. Les élèves étaient encouragés à apporter des habits et des chaussures qu’ils ne portaient plus, des vivres et même de l’argent pour les pauvres. Il se trouve que les enfants n’apportaient pas comme la direction le voulait. Certains dépensaient même l’argent en bonbons et beignets tout autour de l’école. Le directeur avait tenu à nous le faire savoir. C’était, je crois, mon tour de diriger la prière ce matin-là. Étais-je volontaire ? Tout ce dont je me souviens c’est que, dans des circonstances rendues floues par le temps, je m’étais retrouvé devant toute l’école, tel un général devant ses troupes, à haranguer mes camarades sur l’importance de la charité pour ceux qui en bénéficiaient et pour nous qui la faisions. Je devais avoir fait si bonne impression à la direction que, les choses en entraînant d’autres, on fit de moi le Président des élèves. Et c’est ainsi que je devins l’ambassadeur de l’école. Je représentais l’école dans les matchs de génies en herbe. Mon maître m’avait même amené à participer à un concours qui se déroulait à la radio. Je représentais l’école dans toutes les rencontres intellectuelles (parce que je suis une merde en sport). Je me mis aussi à lire à la messe parce que je lisais et parlais correctement.
Je me souviens qu’une nuit, Merveille (une voisine avec qui on étudiait dans la même classe) et le maître étaient venus chez nous. Il était tard. Vraiment tard. Il avait dit à mon père qu’une délégation du Vatican serait dans notre paroisse (Saint-François Xavier) le lendemain et qu’ils avaient besoin d’un élève (moi, en l’occurrence) pour leur lire le discours de bienvenue. J’étais tout excité. Après le départ du maître, Papa avait dit que le discours était trop basique. Il m’en avait écrit un autre et la même nuit, il me l’avait fait réciter, corrigé mon intonation, mes gestes, mon élocution. Je me rappelle qu’il m’avait obligé à mémoriser la citation de je ne sais plus quel Saint parce qu’il fallait regarder les messieurs du Vatican droit dans les yeux quand je la prononcerais. Ça disait que le bien qu’on faisait aux plus petits, c’est à Dieu qu’on le faisait. Je ne me souviens plus exactement.
Le lendemain, j’avais lu le discours dans la paroisse. Les messieurs du Vatican avaient dit que je lisais mieux que le Président de la République et j’étais très fier de moi. C’était l’un des plus beaux jours de ma vie.
C’est donc étonnant, parfois pour moi-même, qu’en l’espace de quelques mois je sois passé d’ambassadeur d’une école catholique (et lecteur de messe) à petit rebelle qui déteste l’église.
À cette époque déjà, j’avais fait une réflexion un peu bizarre : le calendrier catholique est statique, planifié d’avance. Tout est ordonné, le rite est réglé jusque dans les moindres détails. Les saints ont des jours, les prêtres ont des tenues spécifiques à porter selon les périodes. Dans l’année, il y a le mois marial, le mois de carême, le Saint Rosaire, la pentecôte, etc. On fait les mêmes choses, on redit les mêmes paroles, on refait la même gymnastique. Je m’étais dit que, puisque tout est répété chez les catholiques chaque année, cela ne sert à rien d’y rentrer tous les ans. À bien y réfléchir, toute la matière est épuisée en une année catholique.
Puis, il fallait aussi se lever tout le temps à l'église. Des fois aussi, il fallait s’agenouiller mais je n’aimais pas tant ça. Surtout les jours où j’avais porté une culotte parce que le contact avec le pavement de la paroisse me faisait mal au genou.
Je détestais surtout qu’on n’ait pas le droit de poser des questions. Je n’irais pas jusqu’à dire ce que vous allez probablement en déduire, mais à cet âge déjà (j’avais onze ans, figurez-vous), j’écoutais le prêtre et beaucoup de choses me semblaient incohérentes dans ses propos. Les gens se taisaient, ils acceptaient. Moi, je détestais de continuer comme ça parce que, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours détesté qu’on me prenne pour un idiot. Tout, s’il vous plaît ! Mais ne me prenez jamais pour un idiot. Et ces prêtres qui racontaient des choses incohérentes, ils se foutaient de ma gueule.
Une fois, j’avais fait une réflexion à mon père en pleine messe. Je ne sais pas si c’était en rapport avec les homélies du prêtre mais la réflexion c’était que la traversée de la mer Rouge par les juifs c’était un gros mensonge qui n’avait ni queue ni tête. Comment est-ce possible que des gens à cheval n’aient pas attrapé des gens à pieds, fatigués, alors que la largeur de la mer Rouge c’est pas moins de 30 kilomètres ? Ensuite, une mer a une profondeur. Admettons que Moïse ait fendu la mer, il aurait fallu que ses gens descendent d’abord toute la profondeur de la mer Rouge (donc, en moyenne 500 kilomètres d’estimation) afin d’atteindre la terre ferme sur laquelle ils pouvaient marcher. Il aurait littéralement fallu sauter dans un vaste trou vide. Et la bible dit que l’armée de Pharaon les avait poursuivis et que l’eau l’avait recouverte, ce qui veut donc dire que leurs chevaux étaient aussi tombés dans le trou ? Comment les chevaux avaient fait pour galoper dans le vide sans se tuer et tuer le soldat qu’ils avaient sur leur selle ? Des questions sans réponses dans la tête d’un enfant. Je n’ai pas souvenir d’une quelconque réponse de mon père. Je pense qu’il m’avait juste demandé de me taire, en se disant que son fils allait péter un câble. C’est peut-être pourquoi il ne s’est jamais montré hostile au fait que je sois devenu athée. Je ne lui en suis pas le moins du monde reconnaissant, c’est mon droit (en tant qu’humain et en tant que citoyen d’un pays démocratique-laïc) et il le sait. Je suis quand même heureux que ce soit lui mon père et pas un bargeot de seconde qui m’aurait envoyé chez l’exorciste ou qui m’aurait renié.
Cette année donc, comme je disais, j’ai eu mon baptême au terme d’une année de catéchèse seulement. Ça allait vite quand on suivait la catéchèse dans l’école. Maintenant que j’y pense, je me dis que c’était peut-être de vastes campagnes de conversion : faire le maximum de catholiques dès leur première année au collège. En deuxième, j’obtenais ma communion et ce fut le point de rupture.
En grandissant, on m’avait toujours dit que l’eucharistie était très sacrée. Seuls les catholiques qui avaient reçu le sacrement avaient le droit de la recevoir. Et comme on était des enfants, on nous fourrait ces histoires au fond du crâne à coup de peur. On disait que si quelqu’un n’était pas catholique ou qu’il n’avait pas le sacrément et qu’il osait prendre l’eucharistie, il voyait du sang partout et à la fin, soit il allait demander pardon au prêtre soit il mourrait. J’avais grandi avec cette peur. Chaque fois que je regardais mon père ou d’autres personnes aller prendre l’eucharistie, rentrer dans les rangs, fermer les yeux et chuchoter des mots, dans une attitude de sainteté, j’avais l’impression qu’ils vivaient un moment particulier. Je voulais avoir l’occasion, enfin, de goûter à l’eucharistie.
Et l’occasion était venue mais l’eucharistie n’avait rien de goûtable. Mâcher cette auréole pâle, c’était comme mâcher du papier. Surtout, rien ne changeait quand on la prenait. Je crois que j’étais déçu mais j’avais commencé à comprendre quelque chose de très capital : les hommes jouaient à la comédie. Le prêtre joue à la comédie. Les fidèles jouent à la comédie. Je ne parle pas de comédie dans le sens vulgaire c’est-à-dire qui fait rire, mais comédie dans le sens plus large de répartition et d'endossement des rôles. La religion c’est une pure et vaste comédie où les gens prennent leurs rôles beaucoup trop au sérieux. J’avais arrêté de voir l’église comme un endroit saint où les gens allaient pour être sauvés du diable et gagner leurs billets d’entrée au Paradis. Je voyais l’église comme un cirque. D’ailleurs, le diable et le paradis, tout cela c’était aussi du pipeau. Un cirque bien organisé.
Je n’étais pas encore athée, mais je le deviendrais très bientôt. Je croyais encore en Dieu à cette époque. Je priais encore le soir dans mon lit. J’étais juste dégoûté par l’église, les prêtres, les robes, les bougies, l’eucharistie, les offrandes, mes questions auxquelles personne ne voulait répondre et le clergé qui s’accaparait Dieu alors que Dieu devait être pour tout le monde. Mon athéisme, c’est en troisième qu’il va commencer à prendre forme. En quatrième (actuellement deuxième), quand je rencontre Karl Marx et le matérialisme dialectique, je structure ma philosophie et j’assume complètement mon athéisme. C'est le point de non retour.

