
R m’a dit que quand nous étions en quatrième, elle avait un jour essayé de me parler et que je m’étais montré très froid. Je ne me souvenais pas de l’épisode. Mais, je l’avais cru parce qu’elle ne me mentait jamais et aussi parce que je voulais bien croire que nous n’étions pas le fruit d’un hasard. Nous n’étions pas le fruit d’un hasard. Nous devions nous rencontrer, nous devions devenir nous parce qu’elle était elle et que j’étais moi. Cette histoire, je l’ai racontée des tas de fois et je me rends compte que plus le temps évolue, j’expérimente, je grandis, je retourne l’histoire dans ma tête, plus je raconte une histoire totalement différente. Celle-ci est, peut-être, une énième version.
Au collège, à partir de la troisième, les gens avaient déserté mon banc. Je m'asseyais seul. Les gens m’avaient fui comme un lépreux parce que je ne donnais pas mes réponses et que je refusais que l’on triche à côté de moi. Cette situation avait ceci de positif que j’étais libre de travailler sans devoir constamment regarder par-dessus mon épaule. Le négatif c’est que j’étais très seul. J’ai parcouru mon cursus scolaire avec le sentiment présent d’être la bête noire de la classe, le petit que tout le monde hait secrètement et dont on ne veut nulle part. Il arrivait que mes propres amis (en tout cas, ceux que j’appelais amis) se liguent aux autres contre moi quand il fallait me dauber. Vous n’imaginez pas la peine de voir vos propres amis, ceux sur qui vous comptiez pour vous défendre, rejoindre le camp des autres, vous dénigrer comme les autres, vous critiquer comme les autres et, parfois, vous isoler comme les autres. Je me souviens, par exemple, qu’en quatrième je discutais avec Mputu et je lui disais que jamais je ne marierais une lesbienne. Oui, je sais : la conversation portait sur l’homosexualité. Une fille avec qui nous avions pourtant de bons rapports et qui écoutait notre conversation avait lancé : “Avec ton caractère, tu crois aussi que quelqu’un peut t’aimer ?” Mon caractère ? J’avais mes principes. C’est facile à comprendre ! Tous les humains ont des choses qu’ils font et qu’ils ne font pas, et cela ne les rend pas indignes d’amour et de compagnie. Je n’attendais pas plus d’eux que d’accepter et de respecter les choix que je faisais. Mais, quelle illusion quand mes propres amis ne le faisaient pas toujours !
En cinquième, ma situation ne s’était pas améliorée. Je m'asseyais toujours seul. Mais, de moins en moins seul, parce que R venait me tenir compagnie. On a commencé à se parler sur Facebook. Un soir, elle m’avait écrit parce qu’elle voulait se renseigner à propos d’un devoir. Et depuis, nous nous écrivions tous les soirs. Je ne sais pas exactement quand j’étais tombé amoureux d’elle. Ou peut-être que c’était beaucoup de fois, toutes les fois.
Une fois, c’était un mercredi. La veille, elle avait posté un selfie sur son statut Whatsapp. Elle portait une perruque afro et un haut blanc. Je l’avais repostée sur mon statut avec, en légende, une phrase que je venais d’écouter dans Hasta Siempre Commandante de Carlos Manuel Puebla : la luz de tu sonrisa (la lumière de ton sourire). Tous les mercredi au collège, une messe était organisée et les deux cycles alternaient. Ce n’était pas notre semaine, nous étions donc restés en classe. Officiellement, pour lire. Mais personne ne lisait, pas même moi. R était venue s’asseoir avec moi et m’avait laissé regarder toutes ses photos, et elle me racontait des histoires sur certaines d’entre elles. À la fin de la journée, j’étais conquis.
Le soir, je lui avais demandé, un peu maladroitement, si elle voulait être ma petite amie. Ce à quoi elle avait répondu qu’elle ne pouvait pas parce qu’elle était plus grande que moi et qu’elle était comme ma grande sœur. Une année d’écart, ce n’est pas bien grave. Pourtant, dès le lendemain, comme pour mettre de la distance entre nous deux, elle avait commencé à m’appeler petit-frère. Je me sentais bête. J’avais honte. Plus rien n’était naturel parce que le ton complice que nous avions était perdu.
Une autre fois, je l’avais invité à un match d’éloquence auquel je participais. C’était dans la Maison des Jeunes. Notre école (je faisais équipe avec une certaine Ampire Laetitia) devait jouer à douze heures et c’est finalement à seize heures, si j’ai bonne mémoire, que nous étions montés sur scène. Sur le podium, la première chose que j’avais cherchée dans le public, c’était elle. Et, elle était là assise dans les gradins. Elle m’avait fait un signe de la main. J’étais très heureux qu’elle soit venue. Le match avait été catastrophique, les jurés n’avaient pas aimé notre présence sur scène. Aussitôt que je descendis, j’allais la rejoindre dans le public. JV, mon pote depuis la quatrième, était également venu me soutenir. Nous étions assis tous les trois.
Après les matchs d’éloquence, c’était la danse et des filles étaient montées sur scène. JV et moi nous amusions à les classer selon leur garniture postérieure et hurler, comme le reste de l’assistance, quand une danseuse exécutait un geste provocateur. Rien de sérieux, juste deux gosses qui s’amusaient. R n’avait pas aimé. Je ne me souviens pas très bien mais je crois qu’elle avait dit qu’elle avait une croupe bien meilleure que celle des danseuses. Ce à quoi j’avais répondu que non. Elle s’était levée tout d’un coup. Je n’oublierai jamais ce jour. Elle avait fait mine d’arranger son pantalon et, moi, je me délectais de la vue. Elle était bien garnie.
Le lendemain, je discutais avec JV et, en évoquant le match de la veille, il avait commencé à me poser des questions sur la nature de ma relation avec R. Je lui avais dit que nous n’étions qu’amis, que j’étais déjà amoureux d’elle mais ce n’était pas réciproque. Je lui avais aussi raconté ma tentative infructueuse de l’autre fois et que j’avais décidé, pour ne pas tout gâcher, de ne plus jamais revenir à la charge. C’est alors qu’il m’avait fait remarquer deux choses. La première c’est qu’elle avait attendu pendant plus deux heures, assises dans les gradins, sous le soleil, juste pour me voir jouer mon match. La seconde, c’est que parler d’autres filles la mettait tellement mal à l’aise. Et JV m’avait demandé de réessayer. J’avais réessayé le même soir. Elle avait dit non.
Une autre fois, c’était le jour des rameaux et il y avait un festival au collège. Nous avions convenu d’y aller ensemble. Quand nous nous étions rencontrés, elle m’avait apporté un rameau. J’en étais ému. Au collège, le festival était au terrain de foot et nous n’y étions même pas allés. Nous étions allés dans les classes de première, à l’arrière, parce qu’il n’y avait personne et qu’on y était seuls. On allait à travers les couloirs bavardant. J’avais demandé à R si ça ne la dérangeait pas de se retrouver isolée avec un garçon. Elle m’avait dit qu’elle n’avait pas peur moi parce que depuis qu’elle me connaissait, je n’avais pas essayé de la toucher sans son autorisation. Même pas de prendre sa main. Je l’avais mal pris parce qu’en le disant, elle me donnait l’impression qu’elle me prenait toujours pour un enfant.
Nous étions sortis avant le festival. Je devais me rendre chez un oncle, pas loin de là, mais je voulais m’y rendre seul. Mais R avait tenu à m’accompagner. J’avais refusé. Alors, elle avait appelé un motard, l’avait payé et m’avait fait dire l’adresse au motard en lui demandant de ne pas me déposer ailleurs.
J’aimais ça, chez elle. Elle n’avait pas peur de prendre les choses en main. Un jour, en classe, elle s’est disputée avec une fille à cause de moi. Cette fille s’appelait Wakilongo, si j’ai bonne mémoire. Ce devait être un exercice et Wakilongo, voulant à tout prix obtenir mes réponses, avait commencé à m’insulter. Je ne répondais pas, mais R s’était chargée d’elle. Ce jour-là, j’avais honte qu’une fille se soit montrée plus courageuse que moi mais j’étais aussi heureux parce que c’était elle.
Une fois, à l’approche de mon anniversaire, on devait se rencontrer. Juste pour passer du temps ensemble. C’était dans une paroisse et je m’étais trompé d’adresse. J’étais arrivé avec un retard, elle n’était pas fâchée. Dans la Paroisse, il y avait cet espace tout peint en bleu, avec des bancs et une statue de Marie. C’est là qu’elle m’attendait. On était resté un bon moment assis tous les deux devant la statue, les mains entrelacées, nous chuchotant de petits mots de temps en temps. Quand nous avions quitté la place, nous étions allés chercher un truc à grailler. Elle avait payé. Elle payait toujours et ne me laissait jamais rien payer. Ce jour-là, elle m’avait offert une très belle montre bleue-marine (je lui avais dit que c’était l’une de mes couleurs préférées) qui sentait un très bon parfum. C’était pour mon anniversaire. Rentré chez moi, j’étais fier d’exhiber la montre et de répondre à mon père qui me demandait où j’avais eu cette montre, que c’est R qui me l’avait offerte.
Et, elle était aussi jalouse. Très jalouse. Un jour, je discutais avec une camarade. Elle s’appelait Shemsa. On parlait d’anglais parce qu’elle aimait beaucoup l’anglais. R nous regardait, elle ne disait rien. À la fin de tout, elle m’avait demandé de quoi nous parlions. Je ne sais pas si je lui avais dit la vérité.
R avait fini par devenir ma petite amie sans qu’on se le soit dit. Les choses s’étaient imposées d’elles-mêmes. On s’appelait déjà par de petits non affectueux avant même que la moindre idée d’une relation romantique traverse nos esprits. Et, nous avions le plus important : la complicité. On était meilleurs potes. On traînait trop ensemble. On passait notre temps libre ensemble.
Je me rappelle qu’une fois les insolvables avaient été renvoyés et R en avait profité pour partir. Elle n’avait visiblement pas envie d’étudier ce jour-là. J’avais passé la pause comme un malade. Je n’avais pas le moral. Je m’étais assis sur son banc tout la pause, me retournant les pouces et sur moi-même. Les autres, quand ils m’avaient vu, avaient compris que c’était parce qu’elle n’était pas là et s’étaient mis à en rire.
On avait quand même fini par rompre, elle et moi. Mais, c’est une histoire que je choisis de ne pas raconter.

