
Selon une théorie populaire attribuée à Sigmund Freud, les hommes cherchent à retrouver leur mère dans les femmes qu’ils aiment. Ceci explique probablement l’attirance et presque l’envoûtement qu’exercent sur moi les petites rebelles. Oui, les petites rebelles comme j’en ai rarement croisé dans ma vie et qui, malgré la lourdeur des couilles qu’elles semblaient porter, ne perdent rien à leur féminité. Si je vous dis que l’un de mes fantasmes, c’est une fille capable de frapper des hommes, vous me direz que je suis fou et j’accepterai que je le suis. Ne le sommes-nous pas tous ? Fou, pas tant pour être un masochiste qui prend plaisir à se faire tabasser par sa compagne, mais tant pour voir dans l’acte de frapper un homme, si celui-ci est dans une position de salaud ou de prédateur, le plus grand acte d’affirmation de sa propre valeur humaine. Je résiste donc je suis, disait Nzanzu Camus. Moi, j’aime les femmes qui résistent.
Plus petit, j’étais (et le suis encore) plus proche de mon père que de ma mère. Je crois, d’ailleurs, que je n’ai pas connu de complexe d’Oedipe. Ma mère, c’était juste ma mère. Mon père, c’était mon meilleur ami, mon modèle et l’homme que j’imitais pour en devenir un. Mon père représentait le calme et la rationalité. Ma mère, c’était le contraire : elle était la foudre, le feu et la vague. Imprévisible, forte et féroce. Mon père réfléchissait, ma mère agissait et je crois que, cette mère que je n’ai pas aimée comme il le fallait dans mon enfance, je l’aime tellement aujourd’hui que j’aimerais la retrouver dans la femme que j’épouserais.
Je me souviens d’un épisode de ma vie qui m’a marqué et qui ne quittera jamais mon esprit. C’était un soir de crachin. Le soleil tombait et nous n’avions pas de courant. À l’époque, nous habitions une maison en planche comme on les construit à Goma et, à l’intérieur, les murs étaient recouverts de bâches. Mon père travaillait assis à son bureau qui servait aussi de table à manger. Ma mère et Shanga Florence, ma tante, pilaient du sombe. Nous avions l’habitude, enfants, de fabriquer des petits gadgets qui nous permettaient de lancer des pierres aux oiseaux et, éventuellement, de nous faire la guerre entre bandes du quartier. On les appelait écuries, mais je crois qu’il faut avoir grandi à Goma pour saisir la portée du concept. Pour fabriquer l’arme, on avait besoin d’une branche d’arbre taillée en Y et une corde élastique, un peu comme les cordes des pneus. Et, il se trouve que ce soir j’en fabriquais un mais il me manquait l'élastique. Par chance ou pas, j’avais vu une corde noire par terre, dans un coin près de la porte, comme si elle sortait des bâches. J’avais accouru et, en l’attrapant, c’était un serpent recroquevillé sur lui-même qui s’était probablement aussi réfugié de la pluie. Un serpent, on n’a pas besoin de lumière pour le reconnaître. J’avais crié. Mon père n'avait pas bougé. C’est un imperturbable. Des fois, je me dis que si mon père est aussi calme, c’est parce qu’il sait qu’il a une femme qui assure. Il se sent en sécurité. Ma mère, qui pilait le sombe, avait sauté sur l’animal et avait commencé à le frapper avec son pilon. L’animal avait sauté sous la pluie et elle l’avait poursuivi. J’ai oublié la taille que faisait la bête mais maman s’était battue longtemps avant qu’elle meure. Par contre, je me souviens clairement d’une chose : j’étais sorti sous la pluie et j’avais regardé ma mère tuer le serpent. Le serpent sautait parfois dans les airs, comme pour essayer de la mordre, mais je ne sais par quelle magie elle arrivait à l’éviter. Il y avait les coups de pilon ratés qui finissaient dans les flaques d’eau, le bruit vide du bois qui cognait la pierre et une femme mouillée qui tapait sur le diable. Quand elle en était venue à bout de la bête, elle l’avait apportée dans la maison et l’avait brûlée au milieu du salon. Maman a toujours brûlé tous les serpents qu’elle tue. Apparemment, la fumée qui s’en dégage dissuade d’autres serpents de s’aventurer dans les coins.
Une autre fois, elle m’avait envoyé à l’épicerie du coin. Il faisait soir. Nous venions de déménager dans notre nouvelle maison et elle était encore en chantier. Il y avait plein de pierres dans la parcelle et les serpents s’y cachaient. Une autre de ces bêtes avait rampé sur mes pieds et ce n’est qu’après que je m’en étais rendu compte. Comme quand j’étais tout petit, j’avais hurlé et ma mère était apparue avec un pilon en main. Le serpent s’enfuyait déjà et essayait de se faufiler sous une pierre. Elle l’avait déplacée (la pierre) et donné un premier coup à la bête qui s’était enroulée sur elle-même. Tout le monde était sorti, pendant ce temps. Maman nous avait dit que, quand un serpent faisait ça, c’est qu’il se mettait en position d’attaque et qu’il fallait se mettre hors de portée. Elle nous avait fait observer une distance et nous avait demandé de tenir ferme sur le sol. Je n’ai jamais compris à quoi cela servait mais je l’avais fait. Elle nous avait demandé de tenir ferme sur le sol, de ne pas bouger, de ralentir notre respiration et, aux filles, de tenir leurs seins. La bête ne bougeait toujours pas. Elle s’était approchée d’elle et avait commencé à la frapper. La tête, toujours viser la tête. Ce serpent-là ne sautait pas, il ne faisait que se tordre sous les coups et il était mort comme l’autre. Après, elle avait refait la même chose : brûler le serpent devant la maison pour que la fumée dissuade les autres serpents du coin de s’aventurer chez nous. Elle nous avait aussi dit une autre chose un peu superstitieuse. C’était de ne jamais crier nyoka! parce que le serpent comprenait qu’on parlait de lui et qu’il fuyait. Il fallait plutôt dire kamba!, elle reconnaîtrait de quoi il s’agit et le serpent ne comprendrait pas le code.
Il n’y a pas que les serpents qu’elle frappait. Elle frappait une autre catégorie de bêtes qui marchaient sur deux pieds : les hommes. Mais pas n’importe lesquels, les salauds. Ceux qui, pour satisfaire leur égo, intimident et humilient les femmes. C’est une dure à cuire, elle n’a peur de personne (et probablement de rien), et c’est peut-être parce qu’elle a grandi dans un camp militaire.
Quand on vivait à Himbi (la maison en planches, vous vous souvenez?), des bandits avaient essayé d’entrer chez nous. À l’époque, un oncle était en séjour à la maison et c’est lui qui avait entendu des mouvements suspects dehors. Il avait alerté les parents (qui dormaient dans leur chambre) et, de nulle part, ils nous avaient réveillés dans une ambiance tendue. Maman chuchotait, elle marchait à pas feutrés pour ne pas faire de bruit et nous portait un à un pour nous déplacer vers sa chambre. Je me souviens d’un fait marquant. Maman avait demandé à papa de se cacher sous le lit. Papa avait demandé pourquoi, maman avait dit que les bandits venaient toujours pour les hommes. Nous étions restés calfeutrés dans la chambre des parents avec papa. Le seul moment où mon père était sorti, c’est quand la police était arrivée et qu’il fallait aller leur ouvrir le portail. Mais, entre le portail et notre maison, il y avait plus de cent mètres. La parcelle était immense. Papa accompagné de Shanga Florence avaient dû la traverser et, juste au moment où ils l'atteignaient (ou pas; il faisait noir, on ne voyait rien), ratatata! : des coups de feu. Il fallait entendre maman hurler. Elle avait probablement cru perdre son mari cette nuit-là.
Cette nuit-là, maman n’avait frappé aucun homme. Elle avait juste essayé de protéger le sien. Mais, elle en avait frappé un au secondaire. Ma mère et ses sœurs m’ont raconté que, quand elle était en cinquième, un type courait dans les rues et se vantait d’avoir couché avec elle. Ou qu’il avait osé avoir des gestes déplacés autour d’elle. Je ne me rappelle pas bien. Ce dont je me souviens, c’est que ma mère aurait frappé ce type jusqu’à lui faire cracher des dents. On aurait ensuite convoqué grand-père à l’école et, ayant écouté la situation pour laquelle il avait été convoqué, mon grand-père aurait dit des félicitations et des encouragements à ma mère.
Plus tard, en janvier 2014, elle avait failli en tuer un sous mes yeux. Mon père défendait son DEA à l’ISP Bukavu et, évidemment, sa femme devait être là. C’était un vendredi et papa avait pris le bateau du soir. Maman, qui venait d’avoir un enfant l’année antérieure, et moi avions pris le bateau du samedi matin. Pendant le trajet, il y avait un siège inoccupé où ma mère m’avait demandé de m’asseoir. Le contrôleur qui passait par là avait dit à ma mère que je paierais pour ce siège. Ce qui n’avait aucun sens parce que les billets étaient payés avant l’embarquement. Tout ce qui se trouvait sur le bateau après l’embarquement était supposé avoir payé son billet. De plus, ce siège était vide et n’avait été vendu à personne. Que je l’aie occupé ou non, ne changeait rien parce que, si la compagnie tenait tant à ce que chaque siège soit payé, il aurait attendu que tous soient achetés et risqué d’être en retard sur ses horaires. Ma mère avait résisté dans le bateau mais les choses n'étaient pas allées au-delà d’échanges de parole. Et puis, je m’en foutais du siège de toutes les manières. J’avais passé une bonne partie du trajet à circuler entre les compartiments, porté par ma curiosité, me trouvant tantôt à bâbord tantôt à tribord, scrutant la surface du lac dans l’espoir d’apercevoir un poisson ou un dragon. Je ne m’étais vraiment assis sur ce siège que quand ma mère était venu me chercher parce qu’on allait bientôt accoster et c’est à ce moment que le contrôleur avait fait monter la pression, allant jusqu’à menacer ma mère de la faire arrêter. Au moment de débarquer, le malheureux contrôleur avait posé un geste qui aurait mis fin à sa vie : toucher ma mère. Il essayait de la tirer, de la traîner, un peu comme nos policiers le font quand ils veulent arrêter un sujet. On était sur le port et les eaux nous entouraient. Ma mère portait son bébé au dos mais il fallait voir la Panthère se mettre en colère. Elle avait commencé à frapper cet homme. Gifles, coups de poings, griffures, tout finissait dans la tronche du contrôleur. Et moi, je regardais tout. Je ne me souviens pas de mon émotion, à ce moment, mais je suis sûr d’une chose : je n’avais pas peur. Parce que j’étais confiant que ma mère donnerait une bonne raclée à ce connard. Elle était sur le point de le pousser dans l’eau quand des gens étaient intervenus. Et, juste à ce moment, mon père était apparu je ne sais d’où. Lui, l’homme qui n’aime pas les problèmes, avait bien évidemment payé pour le siège et nous étions partis.
L’avant-dernière fois (parce qu’il y’a une dernière que j’aimerais oublier) que ma mère avait frappé un homme, c’était pour une histoire de balle. Queen, ma petite-soeur (l’unique fille de la famille) jouait avec sa balle dans notre cour. La balle avait rebondi et avait fini dans la parcelle du voisin. Un type, qui était le frère d’une autre voisine et qui était un peu ivre ce soir-là, avait confisqué la balle de Queen. Nous ne pouvions rien y faire. Les hommes ivres sont imprévisibles et violents, nous ne pouvions oser aller rien lui réclamer. Queen avait pleuré. Pleuré assez longtemps pour que maman, de retour du travail, la retrouve en train de pleurer. Elle nous avait demandé ce qui s’était passé, nous lui avions dit que le petit frère de Mama Flora (c’était le nom de la voisine) avait confisqué la balle de Queen. Maman avait juste donné son sac, enlevé ses chaussures et, encore en pagne telle qu’elle venait de son travail, elle était allée frapper à la porte de Mama Flora. Je crois qu’elle ne cherchait pas la bagarre. Elle voulait juste obtenir la balle de sa fille et des explications. Mais, le type (ivre) lui avait manqué de respect. La suite, vous la devinez : maman s’était bien occupée de son cas. Elle l’avait frappée en pleine rue, sous les invectives de sa sœur qui criait et insultait ma mère.
Je suis conscient d’avoir effacé la féminité de ma mère dans le portrait qu’indirectement j’ai dépeint d’elle. Je peux sentir vos reproches d’ici. Mais, qu’est-ce que la féminité ? La superficialité ? La passivité ? La faiblesse ? Les manières, me direz-vous. On entend dire, très souvent, que la douceur fait la femme. Ma mère était douce, elle aussi. C’est une femme très aimante. Croyez-le ou non, elle reste la meilleure femme que je connaisse sur cette terre (avec ma grand-mère). Et, comme le chante Papa Wemba, si je devais renaître mille fois, c’est elle que je choisirais. Je demanderais juste à Dieu que la nouvelle version me frappe moins.

