
Quand j’étais en troisième du secondaire (actuellement première), j’avais eu le béguin pour une fille. Elle s’appelait Jemima, elle avait de beaux yeux. Dans mes souvenirs très vagues d’elle, elle porte une jupe bleue, un pull bleu (elle en a toujours une), une petite trousse qu’elle avait partout et je la vois qui se promène, de sa démarche d’enfant innocent, dans la cour du collège. Jemima avait des jambes d’une architecture particulière. J’avais l’impression qu’elles ne se touchaient pas tellement elles restaient écartées. Mais c’était une belle démarche. Je connais une amie qui a la même démarche depuis six ans et c’est parmi les choses les plus belles que je lui trouve.
Si j’avais eu le béguin pour Jemima, ce n’est pas tant que j’étais amoureux d’elle. D’ailleurs, très franchement, j’étais très petit (comme on l’est à cet âge) pour avoir l’idée la plus proche de ce qu’est l’amour. Jemima me plaisait parce que j’avais toujours eu envie de me prouver quelque chose et le prouver à mes pairs. C’est en prenant du recul, avec des expériences et une connaissance plus approfondie, continue de moi-même que je l’ai compris.
Vous voyez, au collège, j’ai connu deux catégories de mecs. D’un côté, les mecs comme moi. Réglo, droits, libres dans les limites imposées par le règlement scolaire et obéissants jusque dans leurs refléxions. De l’autre côté, les mecs qui étaient tout le contraire de moi : tête en l’air, agités, les vedettes. Rencontrer ces mecs au collège a eu un effet boulversant dans ma tête parce que, ayant grandi dans une famille où l’on m’a appris à toujours marcher selon les règles, rencontrer des gens de mon âge qui ne les respectaient presque pas avait quelque chose à la fois de fascinant et de flippant. Au début, j’avais essayé de faire comme eux. Je voulais être un mec branché, un peu tête en l’air.
Je m’étais donc mis à traîner avec une bande qui avait une passion particulière pour les jeux de hasard. Je m’étais même mis à parier dans la foulée. Je n’avais rien gagné à ces jeux d’argent et, pour tout vous dire, ce n’était pas tant l'espoir du gain qui me motivait : c’était le fait de finalement partager quelque chose en commun avec les mecs que j’enviais. Quelque chose qui servait de sorte de carte de membre me conférant ipso facto tous les droits d’appartenance et d’identification au groupe.
Mais l’aventure des paris n’avait pas duré parce que je m’étais fait prendre. Un jour, en revennat de l’école, ma mère était entrée dans ma chambre pendant que je me changeais et que je fourrais mon billet de ma culotte. C’est quoi ce papier ? Quel papier ? Ce papier. Les giffles de ma mère ne sont jamais loin, j’avais très tôt appris à ne pas la chauffer. Je lui avais donné le papier, esperant qu’elle n’y comprendrait rien. Mais elle avait compris. Elle ne m’avait rien fait. Le soir, quand mon père était rentré, elle lui avait donné le papier. Mon père m’avait demandé si je manquais de quelque chose dans la maison. J’avais dit non. Evidemment que non ! Mon père n’était pas riche mais s’il y a une chose dont il peut être fier, c’est qu’il n’a jamais manqué à pourvoir aux besoins de sa famille. J’aurais voulu lui dire que je ne le faisais pas pour l’argent, mais pour me soumettre à une norme sociale dans un groupe de pair. Il m’aurait compris, mon père. Il est très compréhensif, tellement compréhensif que je lui dis toujours tout.
Ce soir-là, mon père m’avait donné l’une de meilleurs leçons que j’aie jamais reçues. Il m’avait dit, à peu près, qu’il n’y a aucun honneur à gagner de l’argent sans rien offrir à la société et l’argent des jeux, c’est de l’argent sale.
J’avais bien évidemment arrêté de jouer et, petit à petit, j'avais pris mes distances de cette bande. Cependant, je n’avais pas arrêté de les envier.
Parce qu’il y a une chose que je ne vous ai pas dite et vous comprendrez pourquoi je parlais de Jemima. C’est que ces mecs avaient toutes les filles au collège dès la première année et des bruits couraient les couloirs qu’ils faisaient des choses. En deuxième (actuellement huitième), on avait attrapé un groupe d’élèves enfermés dans une classe en train de se galocher et de se toucher. Ils devaient avoir quel âge : quatorze, quinze ans ? Moi, c’est en sixième qu’un camarade m’avait expliqué que les bébés ne tombaient pas du ciel et eux, ils faisaient déjà les choses qui font les enfants. Je me souviens même d’un mec en première, il était très élancé et il parlait beaucoup, qui exhibait des capotes comme des billets de banque.
Et ces mecs-là, moi je les enviais. Je voulais être comme eux. Libre comme eux. Galocher et toucher des filles comme eux. Au collège, on parlait de débauche. J'avais très envie d'être un débauché. Mais je ne pouvais pas. Parce que j’avais peur et cette peur s’était très vite transformée en depréciation personnelle et en sentiment de lâcheté. Dans la tête du gamin que j’étais, la logique était la suivante : puisqu’eux bravent les règles pour obtenir ce qu’ils veulent, moi je suis un poltron qui ne peut pas obtenir ce qu’il veut par peur du directeur et de son père.
Le béguin pour Jemima, c’était juste le gamin qui se trouvait lâche et qui voulait se prouver qu’il valait autant que les autres. Parce que Jemima, elle, faisait partie de l’autre groupe mais cette fois dans le camp féminin. C’est-à-dire le groupe de celles qui étaient libres, tête (et jambe?) en l’air; en tout cas, c’est l’impression que j’avais toujours eue d’elle. Je me souviens d'un jour où quelqu’un (dont je vais taire le nom) lui passait les mains dans la jupe. En classe. J’étaits dégoûté mais je voulais être à sa place. Je voulais juste sentir comment c’était. Vous voyez, c’est comme savoir l’objet d’un plaisir à notre portée sans pouvoir nous procurer ce plaisir, à cause de murs qui ont été bâtis dans notre tête. Il suffit de traverser ce mur pour goûter à ce plaisir. Mais ce sont des murs tellement épais qu’on ne peut les transpercer, tellement longs qu’on ne peut les contourner, tellement hauts qu’on ne peut les enjamber.
Jemima représentait un défi qui me redonnerait confiance si j’arrivais à le relever. J’avais commencé à la draguer mais j’étais vraiment terrible comme dragueur. Je lui écrivais sur Facebook et, comme notre maison avait des problèmes de connexion, je devais monter sur ma fenêtre pour lui parler. Une année entière à m’accrocher à ma fenête pour envoyer des messagesà une fille en lui promettant des choses que j’avais honte et peur de réaliser quand je la rencontrais. Je m’étais maintes fois promis de lui parler (rien que lui parler) mais dès que je la voyais, j’étais paralysé. Et, je sais qu’elle l’avait remarqué et qu’elle prenait un malin plaisir à me torturer. Elle devait bien se marer.
Comme tout dragueur en herbes, qu’avais-je fait ? Internet. Je m’étais mis à chercher des astuces de drague pour les nuls. O, tendre enfance ! Je ne sais pas comment, j’avais même fini dans la newsletter d’un certain Coach Kamal qui me bombardait de mails sur comment attirer des femmes dans mon lit. Je n’avais que treize ans et, à cet âge, le plus grand acte sexuel auquel je pouvais penser, c’était de mettre ma main dans la jupe d'une fille pas coucher avec elle. Il avait quoi dans la tête, ce coach ? Totalement impertinent, le coach.
C’est aussi à cette période que je m’étais mis à la guitare. Apprendre la guitare était motivé par beaucoup de choses, notamment le fait que Benoît Tshombo, mon meilleur pote à l’époque, jouait également à la guitare. Mais j’avais lu sur Google que jouer des arpèges pour une fille, c’était séduisant. Donc, j’avais vidé mes économies (mon père avait payé 80% de la facture) pour une guitare et appris quelques morceaux que je n’avais jamais joués pour elle parce que j’avais peur. Même si je n’ai jamais pu séduire Jemima, je suis fier d'être devenu bon en arpèges avec le temps et de m'être fait un grand ami : Andy Bayolo. Je l’avais rencontré à une proclamation. Il avait également apporté sa guitare. On s’était très vite mis à partager quelques trucs de guitariste et il m’avait appris à jouer Despacito.
La troisième année terminée, je n’avais toujours pas parlé à Jemima. Pas une seule fois. Je m’étais contenté de lui envoyer des messages, accroché à ma fenêtre, durant toute l’année. J’étais allé à Kigali pendant les vacances. Un ami d’enfance de mon père (un oncle, donc) était pasteur et prof d’anglais. Je m’étais dis que, l’année prochaine, l’anglais serait un outil de séduction en plus. Malheureusement, Jemima avait quitté le collège et depuis, je ne l’ai jamais revue. Elle ne me répondait plus sur Facebook. Je n’ai jamais oublié Jemima. Peut-être est-ce parce que les hommes aiment ce qu’ils ne peuvent pas obtenir. Peut-être que j'attends encore de me prouver que je peux être un bad boy.

