
Ecouter 2Pac est une chose, le comprendre en est une autre. Ce qui fait la différence entre sa musique et les autres musiques, en tout cas en ce qui concerne le hip hop, c'est que la sienne est insufflée par une certaine idéologie qu'il véhicule. C'est cette chose qui fait de lui le plus grand rappeur de l'histoire : Tupac ce n'est pas seulement un rappeur, c'est un mouvement culturel, une perspective, des concepts, une histoire. Si on ne connaît pas, si on ne comprend pas ces choses, on ne comprend pas le personnage et, par conséquent, on ne comprend ni sa musique, ni ses transformations ni ce qui fait de lui l'icône qu'il est.
C'est justement à cela que peut servir la conversation entre Pac et Lamar sur le morceau Mortal Man sorti en 2015. C'est l'un de mes morceaux préférés, sur l'un de mes albums préférés mais je n'avais jamais prêté attention à ce qu'ils se disaient. Surtout que j'étais pressé de passer au prochain son. Mais, avant-hier, j'écoutais du rap, calmement, avec attention. J'ai finalement entendu et compris tout ce que J Cole dit sur For Your Eyez Only, ce que Sa-Rock et Black Thought disent sur The Black Renaissance, ce que Kendrick Lamar et Rapsody disent sur Complexion, et ce que Kendrick Lamar et 2Pac disent sur Mortal Man.
La relation qu'entretiennent 2Pac et Kendrick Lamar est, pour ainsi dire, une filiation artistique où Lamar éprouve une grande admiration, un grand respect et une grande vénération pour la personne que Tupac a été et pour son héritage. Cela se remarque dans sa prestance (tous les deux sont des gens très énergiques et très expressifs) et ce qu'il aime dire dans ses textes. Cela, c'est sans compter le nombre de fois où il cite Tupac (ex : The Heart Pt. 3, Euphoria, Not Like Us), se réfère à lui (ex : à la fin de Hiii Power, sorti sur Section 80, Kendrick crie Thug Life) et même le sample (ex : Reincarnated sorti sur GNX).
C'est une évidence : Tupac Shakur est la plus grande influence de Kendrick Lamar. En même temps, impossible d'imaginer un album qui aborde les mêmes questions que TPAB sans se référer à lui. Terrace Martin, qui a produit pas mal de sons sur l'album, explique dans une interview comment l'amour de Kendrick Lamar pour Tupac a influencé certains choix dans la production :
La conversation
Cette conversation est, à mon avis, l'une des meilleures portes d'entrée pour comprendre qui était Tupac, ce qu'il représentait pour sa communauté, comprendre son idéologie, ses textes et combien ses idées, comme celles de Malcolm X, ont inspiré des générations entières.
Entre la fin de la partie chantée et la conversation, il y a Kendrick Lamar qui récite un poème à Tupac. Son fameux I Remember You Was Conflicted. Ce poème sert d'alleurs de motto à l'album entier et, soit dit en passant, il permet de comprendre son titre qu'on peut traduire par Prostituer un papillon ou Pervertir un papillon. C'est après ce poème que les questions commencent. Si vous n'êtes pas à l'aise avec l'anglais, vous pouvez le sauter.
I Remember You Was Conflicted
I remember you was conflicted
Misusing your influence
Sometimes I did the same
Abusing my power, full of resentment
Resentment that turned into a deep depression
Found myself screaming in the hotel room
I didn’t wanna self destruct
The evils of Lucy was all around me
So I went running for answers
Until I came home
But that didn’t stop survivor’s guilt
Going back and forth trying to convince myself the stripes I earned
Or maybe how A-1 my foundation was
But while my loved ones was fighting the continuous war back in the city, I was entering a new one
A war that was based on apartheid and discrimination
Made me wanna go back to the city and tell the homies what I learned
The word was respect
Just because you wore a different gang color than mine's
Doesn’t mean I can’t respect you as a black man
Forgetting all the pain and hurt we caused each other in these streets
If I respect you, we unify and stop the enemy from killing us
But I don’t know, I’m no mortal man, maybe I’m just another nigga
The Ground : la métaphore communiste
La première question concerne le mot « the ground », une métaphore utilisée par Tupac et que Kendrick Lamar lui demande d'expliquer. Tupac explique que « the ground », qu'on peut traduire par « le sol » (si on doit rester terre-à-terre), est un symbole qui représente les pauvres. Le sol va s'ouvrir et avaler les riches. Les pauvres vont prendre leur revanche sur les riches parce que les riches seront devenus tellement riches, gavés et gros, et les pauvres tellement pauvres, affamés et malingres.
Cette métaphore joue sur deux d'éléments. D'un côté, l'image d'un sol qui s'ouvre et avale tout fait penser à une catastrophe, quelque chose de violent et d'imprévisible. Tupac, en expliquant, dit d'ailleurs que les pauvres mangent les riches comme des cannibales. D'un autre, le mot lui-même (the ground, le sol) renvoie à cette idée de la racaille, le prolétariat, la classe sociale la plus basse. Kendrick lui-même utilise un jeu de mot comme celui-ci sur The Blacker The Berry quand il dit « Came from the bottom of the mankind » pour parler des noirs à la fois comme classe la plus basse et souche de l'humanité.
Entendre cette idéologie, qui est du communisme pur et simple, chez Tupac n'est pas étonnant quand on sait qu'il a fait partie des jeunesses communistes et qu'il est né dans un milieu militant et révolutionnaire. D'ailleurs, l'une de plus grandes hypothèses sur son assassinat, malgré toute la controverse avec Puff Daddy ou l'histoire de Orlando Anderson, c'est que le FBI en serait l'auteur. Le biopic réalisé par Benny Boom (2017) présente cette perspective. Enfin, ce magnifique article du site Jacobin intitulé The Socialist Politics of Tupac Shakur rend parfaitement compte de toute ceci.
A Natural Born Hustler
La deuxième question c'est : est-ce que tu te vois comme quelqu'un de riche ou quelqu'un qui a su saisir ses opportunités ? Et c'est là que Tupac répond avec cette phrase que j'adore : « I see myself as a natural born hustler.» Tupac va expliquer comment, à partir de rien, il est arrivé à se construire en tant qu'homme à succès, riche. Et pas seulement pour lui mais pour sa communauté également. Cette deuxième partie de la conversation illustre parfaitement deux concepts clés dans l'univers Tupac Shakur : The Concrete et Thug.
Le premier vient d'une des appellations de Tupac. On le surnomme, entre autres, The Rose Grown From the Concrete. La rose qui a poussé sur le bitume. Le bitume représente l'environnement difficile dans lequel il est né et dans lequel il a grandi. La rose représente l'homme à succès, influent, inspirant qu'il est devenu. Et le verbe pousser montre que c'est un processus (qu n'a pas été facile). Fun fact, quand j'ai tapé « tupac flower» sur Pinterest pour avoir une illustration, voici la troisième image que j'ai obtenue. Très pertinente.

Un Thug, c'est la même chose. C'est quelqu'un qui s'est battu pour sortir du ghetto (physique comme mental) dans lequel on a voulu le garder, et qui a décidé que sa vie ne serait pas faite de violence et de misère. C'est quelqu'un qui va prendre sa place à la table des grands parce qu'il sait qu'il le mérite.
Une icône controversée
La troisième question c'est : avec le succès que tu as eu, comment as-tu réussi à rester toi-même ? Tupac répond : par ma foi en Dieu, par ma foi dans le game et dans le fait que les bonnes choses viennent à ceux qui savent rester vrais.
Rester vrai, Tupac a toujours su le faire. Il est resté fidèle à lui-même, jusqu'à sa mort. Le policier (un blanc) qui était arrivé le premier sur place le soir de son assassinat dit que la seule parole que Pac lui avait adressée c'était Fuck You.
Tupac a été la victime d'une véritable chasse au sorcière durant sa carrière. En 1994, il était impliqué dans pas moins de 3 cas avec la justice. Bien que certains étaient vrais (comme les policiers blancs sur lesquels il avait tiré), d'autres avaient pour but de nuire à sa personne et le discréditer. Il faut comprendre que Tupac dérangeait. La communauté noire-américaine avait finalement (après l'assassinat de Malcolm X, Fred Humpton et les autres) quelqu'un d'influent, de rebelle, qui avait un background révolutionnaire, qui n'hésitait pas à parler ou même agir, et qui avait des ambitions politiques. Pour l'éliminer : s'attaquer à lui et sa musique. Dans cette conversation, Tupac dit que toutes ces attaques venaient à lui pour une raison et que, pour cela, il savait qu'il touchait là où ça faisait mal.
Je vous cite l'extrait, traduit en français, d'un article de Michael Namika (historien, très connu dans notre communauté de fans) que vous pouvez télécharger en cliquant ici :
« Tupac Shakur, qui a toujours nié être un rappeur « gangsta », est devenu au début des années 1990 l’une des figures les plus « recherchées » du hip-hop aux yeux de ceux qui s’opposaient à la liberté d’expression du rap. Son premier album, 2Pacalypse Now (1991), contient plusieurs chansons décrivant des violences à l’encontre des forces de police. Comme Tupac n’était pas encore aussi connu qu’Ice-T, Ice Cube ou Chuck D à cette époque, il est d’abord passé sous le radar des ennemis du genre.
Cela a changé en avril 1992, lorsque le trafiquant de drogue Ronald Ray Howard a assassiné le policier de l’État du Texas Bill Davidson alors qu’il écoutait prétendument 2Pacalypse Now. Le procès qui s’ensuivit, au cours duquel Howard affirma que les paroles de Tupac l’avaient plongé dans une rage homicide, a suscité une condamnation de la musique de Tupac de la part du vice-président Dan Quayle, de l’ancien membre du Conseil de sécurité nationale Oliver North et d’autres personnalités qui réclamaient l’interdiction de 2Pacalypse Now.
Tupac, finalement blanchi après sa mort dans la procédure civile intentée contre lui par la veuve de Davidson, fut attristé — mais non surpris — par l’hostilité du gouvernement américain à l’égard de son art. Il a samplé la déclaration de Quayle — « Il n’y a absolument aucune raison qu’un disque comme celui-ci soit publié. Il n’a pas sa place dans notre société » — dans « Pac’s Theme », un interlude de Strictly 4 My N.I.G.G.A.Z…, son album de 1993 faisant suite à 2Pacalypse Now. »
Malgré tous ces traquenards et la prison en 1995, il a réussi à s'en sortir encore plus fort qu'avant. C'est de la résilience (mêlée à beaucoup de rancoeur, faut se le dire), une partie très importante de ce qu'était Tupac. On sent sur All Eyez On Me (1996) qu'il est vraiment sur une lancée où il veut prouver aux personnes qui ont essayé de l'assassiner qu'il a survécu et qu'il est là pour tout baiser. J'ai récemment suivi une interview de Big Daddy Kane où il dit que si Tupac avait vécu 10 années de plus, il aurait été le Michael Jackson du Hip Hop. Ce qui est, non seulement très vrai, mais surtout très regrettable.
Resistance
La troisième question c'est : est-ce que tu te considères comme un combattant ou comme quelqu'un qui réagit seulement quand il est dos contre le mur ? Cette section expose le côté révolutionnaire de la personnalité de Tupac. Il évoque d'ailleurs sa famille qui, faut-il le rappeler, était remplie de membres de la Black Panther Party. Son nom, Tupac Amaru, a été pris chez un révolutionnaire péruvien du 16e siècle.
Wrapping up
Il est important de noter que cette conversation a eu lieu près de 20 ans après la mort de Tupac. En réalité, c'est Kendrick Lamar qui convoque Tupac et le fait parler. Et je pense que ce geste est très symbolique parce que non seulement c'est un hommage qu'il lui rend mais c'est également un espace de partage d'idéaux communs, d'idées communes. D'un bout à l'autre de la conversation, comme d'un bout à l'autre de la chanson, comme d'un bout à l'autre de l'album, ces idéaux révolutinnaires aussi bien chers à Tupac qu'à Kendrick reviennent encore et encore.
Et c'est à cela qu'a servi et que devrait, fondamentalement, servir le hip hop. Je n'écoute jamais (ou très très rarement) les rappeurs blancs. Ce n'est pas raciste, je trouve seulement que c'est une arnaque. Ils sonnent faux. Même Eminem, malgré ses rimes, sonne faux. C'est une musique noire qui est née pour dire la vie, la misère, le quotidien, les espoirs des noirs. C'est une culture noire. Avoir des blancs dans le game est, à mon avis, l'une des causes pour lesquelles le hip hop est devenu une affaire d'argent et moins une question de message. Voilà ce qui arrive : le blanc prend votre musique, parce qu'il veut se faire l'argent dessus, mais il ne veut pas de votre message parce que ce message le menace. Heureusement, des rappeurs comme Kendrick Lamar et des rappeuses comme Sa Rock existent pour nous rappeler l'essentiel.
La dernière question que Kendrick Lamar va poser à Tupac, c'est comment il voit l'avenir. Tupac lui répondra que la prochaine fois qu'il y aura une émeute des noirs, le sang coulera. Comme lors de la révolte de Nat Turner en 1831. Une prophétie que nous attendons et espérons voir se réaliser. Black is Beautiful, Thug Life.
Bonus
- Vidéo de Kendrick Lamar qui parle de Mortal Man et de sa connection avec Tupac
- Video de Rapsody qui reprend et explique son couplet sur Complexion

