
Le clip de 2 Of Americaz Most Wanted (album : All Eyez on Me, release : 7 mai 1996), commence par une mise en scène qui, pour les initiés, est très subliminale et pour les autres, très banale. Rien n’est laissé au hasard.
Deux hommes, dans un bureau. A voir leur dégaine, on en conclut directement que c'est Puff Daddy (que vous connaissez sous le tristement célèbre surnom de P. Diddy), alors boss du label Bad Boyz Records et l'autre, le rappeur The Notorious B.I.G., alors le meilleur rappeur signé dans ce label.
Puff s’adresse à Biggie (surnom de The Notorious B.I.G) en l’appelant Piggie, une déformation de Biggie que Tupac et sa clique emploient pour le dénigrer. Le mot Piggie est construit sur deux choses qui expliquent un peu le génie de celui qui l’invente : d’un côté, la proximité phonétique du «p» et du «b» et d’un autre, la proximité entre Piggie et Biggie, en référence à l’embonpoint de ce dernier que l’on assimile, volontiers, à un porc (pig, en anglais). Pour insister sur le fait que cette personne, c'est bien de Biggie qu'il s'agit, on va lui faire dire «baby babeeee», un hook qu’il lance sur son très célèbre Juicy (album: Ready To Die, release: 1994) et qui va devenir une sorte de signature.
Tout d’un coup, 2Pac en personne arrive. Puff et Piggie sont étonnés de le voir. Piggie est tellement étonné qu’il lui demande «Pac, tu es en vie ?» pour se ressaisir «Je veux dire, tu vas bien ?». Cette séquence traduit le sentiment que nourrit 2Pac d’avoir été victime d’un complot auquel il a survécu, au grand étonnement de ses ennemis. En effet, 2Pac avait toujours pensé que Biggie et sa clique avaient comploté pour l'assassiner. Il affimera même que Biggie était dans le hall des Quad Recording Studios la nuit où il s'était fait assaillir et qu'il n'était pas intervenu.
Une autre scène intéressante de cette partie, c'est celle où 2Pac plonge sa main dans sa poche pour attraper une cigarette, et Piggie croit que 2Pac va sortir une arme. Il panique : « S’il te plaît, ne me tue pas ! C’était l’idée de Puff.» 2Pac, sur un ton ironique, rassure Piggie et Puff Daddy qu’il ne les tuera pas. Il leur dit qu’une fois qu’on est amis on le reste pour la vie. Sauf que, juste après, il donne le signal à ses deux gardes qui sortent leurs pistolets et tirent sur Puff et Piggie.
Cette mise en scène résume parfaitement l’idée que 2Pac se fait du clash qui l’oppose aux rappeurs de la East Coast, particulièrement Biggie, ainsi que l’idée qu’il se fait de son issue. Dans cet article, nous allons revisiter l'histoire du plus grand clash de l’histoire du hip hop.
Hit Em Up
Bien qu'il soit le rappeur le plus iconique de la West Coast, l'épopée et la tragédie de 2Pac sont intimement liées à la East Coast. D'abord c'est à New York qu'il est né, dans un milieu révolutionnaire (parents membres de la Black Panther Party) qui va fortement influencer sa musique. Ensuite, c'est à Baltimore qu'il entre à l'école d'art, qu'il étudie le théâtre et qu'il développe son talent pour le cinéma. Enfin, c'est à New York que survient l'incident qui va donner un revirement radical à sa musique et sa personnalité.
En 1994, 2Pac a beaucoup de démêlés avec la justice : la mort d'un gamin lors d'un festival à Marin City en 1992, le cas des frères Withwell (deux policiers blancs) sur qui il tire en 1993 parce qu'il les surprend en train de brutaliser un noir, des accusations de viol de la part d'une fan en 1993. Lors de l'attaque du 30 novembre, il se prend 5 balles dont 2 dans la tête et survit quand même. Le lendemain, 1 décembre 1994, il assiste à son verdict en chaise roulante, se remettant à peine de sa chirurgie malgré les réticences des médecins, ainsi que le rapporte cet article du New York Times (2 décembre 1994).
Tupac va en prison le 6 février 1995 mais il s'est déjà fait une idée des auteurs de cet assaut. Il dit que Puff Daddy et The Notorious B.I.G étaient bien présents, qu'ils n'avaient rien fait pour l'aider et qu'ils étaient même étonnés qu'il soit encore vivant après cinq balles lui tirées dessus. Cet étonnement est une pièce centrale de la vision que 2Pac se fait de cet incident en tant que complot et pas accident. C'est d'ailleurs le même étonnement qu'il reprend dans la scène décrite au début de cet article.
Son opinion se retrouve renforcée quand, le 21 février 1995, soit quelques semaines après l'incarcération de 2Pac, The Notorious B.I.G et Puff Daddy sortent Who Shot Ya (littéralement : qui t'a tiré dessus ?). La violence du morceau achève de convaincre 2Pac, alors en prison, que c'est eux qui ont voulu l'assassiner.
On a souvent pensé que Hit Em Up (1996) est l'unique réponse de Tupac à Biggie. En fait, non ! Cette mésinformation est due, évidemment, au fait que Hit Em Up est le plus violent de tous. Mais sur l'album Me Against The World (1995) que Tupac sort alors qu'il est en prison, on retrouve des morceaux comme : If I Die 2Nite, Fuck The World ou encore Death Around The Corner. L'autre différence c'est que, contrairement à Hit Em Up, 2Pac n'accuse pas ; il raconte ce qu'il a vécu, comment il l'a vécu, ce qu'il en pense.
La suite, on la connaît : 2Pac sort de prison en 1996, signe chez Death Row et sort All Eyez On Me le 13 février. Sur cet album, on se retrouve avec un 2Pac en colère qui se sert de son art comme espace de réglèment des comptes. S'il ne s'attaque pas directement à ses ennemis (ceux dont il prétend qu'ils voulaient l'assassiner), il laisse quand même de gros sous-entendus qui laissent comprendre tout auditeur averti qu'il s'agit d'eux. En témoigne ce monologue au début de Heartz Of Men :
See, you got some niggas on your side
That say they're your friends, but, in real life, they your enemies
And then you got some motherfuckers that say they your enemies
But in real life, they eyes is on your money
See, the enemies will say they true
But in real life, those niggas will be snitches
It's a dirty game, y'all
Y'all gotta be careful about who you fuck with
And who you don't fuck with, 'cause the shit get wild, y'all
Keep your mind on your riches, baby
Keep your mind on your riches
----------------------------
Tu vois, t’as des gars à tes côtés
Qui disent être tes amis, mais en vrai, ce sont tes ennemis.
Et puis t’as des enfoirés qui disent être tes ennemis,
Mais en vrai, leurs yeux sont braqués sur ton argent.
Tu vois, les ennemis vont dire qu’ils sont honnêtes,
Mais en réalité, ces mecs-là sont des balances.
C’est un jeu sale, les gars.
Faut faire attention à qui tu traînes avec,
Et à qui tu ne traînes pas, parce que ça peut partir en couilles.
Garde ton esprit concentré sur ta thune, mec.
Garde ton esprit concentré sur ta thune.
Le disstrack Hit Em Up sort le 4 juin 1996 et sera le plus violent et le plus écouté de l'histoire du hip hop. Quand Kendrick Lamar sort Not Like Us en 2024, toute la communauté surveille les statistiques. Et comme Not Like Us, ce morceau a deux choses en particulier : la première c'est qu'il est très dansant. Cela fait qu'on peut l'écouter dans n'importe quelle situation. La seconde c'est que les artistes misent sur la force de l'équipe. C'est une mentalité, à mon avis, influencée par les gangs dont deux des plus célèbres sont nés sur la côte ouest (les Bloods et les Crips). Tupac entraîne tous les Outlawz et Kendrick entraîne tout Compton.
West Coast vs East Coast
Il faut comprendre que ce clash est avant tout une opposition de deux camps dont Tupac (pour le camp Ouest) et Biggie (pour le camp Est) ne sont que les figures principales. C'est même ce qui fait la grandeur de ce clash et explique comment, contrairement à tous les autres, il a façonné la distribution du pouvoir sur l'échiquier du hip hop. Ce n'est pas seulement deux artistes qui se battent, c'est deux camps, deux visions et tout ceci avec une histoire relativement complexe en arrière-plan. Des morceaux comme New York, New York de Snoop Dogg (1995) et la réponse L.A L.A (1997) de Mobb Deep font partie de ce vaste paysage.
L'héritage reste vivant et éternel. Bien qu'aujourd'hui les cartes du hip hop se soient reconfigurées avec l'avènement de rappeurs d'autres régions comme Lil Wayne qui est de la Louisianne, le sceptre East-West continue à planner sur l'art. Des jeunes artistes se reclament de Tupac, comme Kendrick Lamar qui le cite beaucoup dans ses morceaux, et d'autres s'inspirent de son travail, comme NLE The Great qui a samplé Hit Em Up, imité son clip et copié le look de 2Pac dans son dernier disstrack contre NBA Youngboy.

