
L’année passée, quand moi j’obtenais ma licence, un incident est survenu. Des étudiants de l’Université de Lubumbashi, alors en route vers le lieu où se tenait la cérémonie de collation des grades, auraient agressé une étudiante de l’Université Nouveaux Horizons. Évidemment, si ces faits sont avérés, n’importe quel être humain avec le minimum de sens commun les condamnerait. Je les condamne. Très vite, le Recteur de l’Université Nouveaux Horizons, le Professeur A. Takizala à l’époque, montait au créneau.
Devant la presse, il avait déclaré : « [...] Ils l’ont tirée hors du tricycle, communément appelé Petit A, à bord duquel elle se trouvait et l’ont littéralement molestée. Je vous épargne les détails. N’eût été la présence des passants, notre étudiante allait sans doute subir un viol collectif. Trop, c’est trop ! Cette forme de délinquance n’a que trop duré. [...] On me dira que les étudiants ont toujours été turbulents et bouillants à travers le monde entier. Je suis d’accord. Certes ! Mais c’est seulement lorsqu’ils ont quelque chose à revendiquer et à faire valoir. Alors, posons-nous la question : en l’espèce, qu’est-ce que les étudiants de l'Université de Lubumbashi ont à revendiquer auprès de l’Université Nouveaux Horizons ? [...] »
Moi, en l’écoutant, je n’avais pas l’impression d’écouter un professeur d’université, un scientifique ou, tout au moins, le responsable d’une institution qui rapporte des faits dont il a été victime. J’avais le sentiment d’écouter un politicien qui fait de la récupération des faits. Quand des milliers de marocains ont débarqué à Ceuta il y a quelques jours, Trump a presque fait la même chose : il a dit aux américains que s'ils laissaient gagner les démocrates aux midterms, la même chose allait leur arriver; sous-entendu : votez pour nous et nous continuerons d'appliquer notre politique migratoire pour vous protéger de l'invasion de cinquante milles mexicains et guatémaltèques.
À la fin de son allocution, il s’en remettait aux sociologues, aux psychologues, aux psychiatres ou aux trois à la fois (les étudiants de l’Université de Lubumbashi auraient-ils été assimilés à une tribu de malades mentaux ?) pour trouver des explications à ce qu’il appelait délinquance.
C’est justement ce que je me propose de faire dans ce billet de blog. Mes explications ne seront pas aussi élaborées que celles qu’auraient pu fournir sociologues et médecins, mais elles ont le mérite de venir de quelqu’un qui vit au quotidien les interactions entre étudiants de ces deux institutions.
Avant de commencer, j’aimerais dire au Professeur Takizala que j’ai été aux dernières Journées Portes Ouvertes de l'UNH et que j’ai eu la chance d’acheter beaucoup de livres à des prix inimaginables. Je n’ai agressé aucun étudiant, vandalisé aucun bien, … je n’ai même pas marchandé les livres alors qu'ils m'avaient imposé un taux de change qui n'était plus d'actualité sur le marché ! On n’est pas des délinquants.
ICI, C’EST MON TERRITOIRE !
J’ai beaucoup de fois entendu des gens qui n’étaient, très souvent d’ailleurs, pas ou plus étudiants et qui disaient que l’UNH avait été construite au mauvais endroit. Je ne suis pas expert en urbanisme pour appuyer ces propos … mais, il y a quelque chose qui fait réfléchir là-dedans! Il suffit de regarder, par exemple, les relations entre les étudiants de l’UNILU avec ceux de l’UPL ou de l’UDBL qui sont à des kilomètres. Il y a moins de tension, moins de rivalité.
L’UNH est construite en plein dans le territoire des Kassapards. Et quand je parle de territoire, je ne parle pas de la terre. Ça n’a rien à voir avec le foncier ! Je parle de l’espace, la zone. Rien que le fait que l’Université de Lubumbashi ait ses facultés et ses écoles disséminées à travers la région est une preuve suffisante qu’elle la possède. Nelly Ménard, Sarah Bortolamiol et Banhammou (1998) écrivent : «Quatre caractéristiques sont associées au territoire : l’appropriation, la domination, l’existence d’une aire, et des limites qui peuvent être mouvantes car fruits de l’histoire.» Ce sont, justement, ces quatre choses qui font le territoire du Kassapard (bien que les limites soient vagues).
À un niveau personnel, on agit tous un peu comme l’UNILU. Dans ma chambre, je dispose les choses comme je veux. Je peux mettre le lit au milieu et mon bureau contre le mur, ou l’inverse. Je possède l’espace et donc, je le manipule à ma guise. Quand vous prenez la faculté de Médecine, l’école de Santé Publique et la faculté de Médecine Vétérinaire, vous avez littéralement une triangulation qui s’étend sur une centaine de kilomètres alors que ce sont des domaines plutôt connexes. Une triangulation ! C’est une disposition militairement stratégique. Et vous avez L’UNH qui est encerclée comme le Lesotho. Pris en sandwich entre les Homes, la faculté des Sciences et le Bâtiment Administratif.
Il n’y a pas que la géographie. Il y aussi l’ancienneté et le fait que les étudiants de l’Université de Lubumbashi en sont arrivés à construire un mode de vie dans le campus et autour de lui. Quand on est arrivé ici avec mon père et qu’on visitait le campus, il avait vu les Homes et m’avait fait une réflexion un peu bête mais porteuse d’un lourd sens : « Ces gens sont capables d’élire un président et de former leur propre pays !» Les étudiants, qu’ils habitent les Homes ou les cités universitaires (et remarquez qu’on parle des cités universitaires d’abord et avant tout en référence à l’Université de Lubumbashi), restent fortement attachés à ce milieu.
Minute anecdote, j’ai un jour vu un père débarquer en voiture et, avec ses trois enfants, aller se faire coiffer chez les coiffeurs du Home 9. Ce n’est pas qu’il ne pouvait pas aller se faire coiffer ailleurs. C’est probablement qu’il a encore des amis là-bas, des amis qu’il rencontre, avec qui il discute football en mangeant des maniocs et des arachides grillés en souvenir du bon vieux temps. Il y a aussi une forme d’envie de transmettre cette tradition à ses propres enfants, leur montrer d’où il vient et où il a construit toute l’énergie pour pouvoir les fabriquer.
Ma première explication est donc que cette rivalité est une manière pour les étudiants de l’Université de Lubumbashi de marquer leur territoire, de rappeler à ceux de l’UNH qu’ils sont sur leur espace et qu’ils doivent se tenir à carreau. Encore une fois, je ne cautionne pas la violence et je ne dis pas que c’est une justification pour tous les méfaits qui ont été commis. Ce n’est pas une justification, c’est une explication.
NI BATOTO
À bien y penser, ce n’est pas seulement qu’une question de territoire. L’ISC est également sur le territoire de l’Université de Lubumbashi. Pourtant, il n’existe pas la même rivalité avec les étudiants de cette institution. En fait, je suis même tenté de dire que les étudiants de l’ISC sont totalement ignorés des Kassapards. Mais qu’y a-t-il donc d’autre ? Il y a un peu de bizutage là-dedans.
Le bizutage, c’est une espèce de rite initiatique qui est pratiqué dans beaucoup de communautés du monde … dont les communautés estudiantines. Les anciens considèrent que les nouveaux doivent passer par certaines épreuves aguérissantes pour mériter de les rejoindre.
Le bizutage n’est pas mauvais en soi. Il devient mauvais quand il s’y mèle du harcelement, de l’humiliation, des abus (sexuels, surtout) et de la torture sous toutes ses formes. C’est quelque chose que nos parents ont probablement tous vécu. Une de me tantes maternelles m’a expliqué, par exemple, que son bizutage a elle avait consisté à aller ravir son arme à un militaire. C’est dangereux, je l’admets ! Mais encore une fois, c’est dans ce danger justement que se trouve la beauté du bizutage. L’idée derrière est vraiment : prouve-nous que tu mérites de faire partie de nous, prouve-nous que tu as la peau dure. Un autre ami m’a expliqué que, pour son cas, tous les nouveux étudiants devaient se raser la tête (filles y compris), toujours porter le logo de l’université sur leurs habits et, en cas de retard, devoir se rouler dans la boue ou danser.
Moi (alhamdullah!), je n’ai vécu aucun bizutage de la part des anciens. J’ai même l’impression que cette tradition s’est arrêtée pile au moment où j’entrais à l’université. Sauf cet enseignant de BAC1 qui nous avait obligé de venir habillé en uniforme bleu-blanc pour son interrogation.
Vous remarquerez une chose, c’est que dans toute dynamique de bizutage il y a un ancien qui, du fait de son âge, s’arroge une légitimité à laquelle il pense être le seul à faire accéder le nouveau. En des termes simples, dans le bizutage, vous avez les anciens qui pensent que c’est eux qui ont le droit de dire si vous êtes un étudiant ou pas. C’est comme s’ils vous adoubaient et vous disaient : allez et devenez étudiants !
Cette dynamique est la même entre l’Université de Lubumbashi et l’Université Nouveaux Horizons. Les étudiants de l’UNILU ont toujours considéré les étudiants de l’Université Nouveaux Horizons comme des enfants qui n’ont pas le droit, alors pas du tout le droit, de s’arroger le titre d’étudiant sans leur autorisation. Un étudiant, c’est un grand. C’est celui qui connaît les codes. C'est celui qui est descendu dans la rue et qui a fait trembler le gouvernement. C’est celui qui a vécu mai 1990. Tous les autres, ce sont des petits !
Aussi, en parlant d’étudiant, je ne parle pas des individus. Je parle de l’esprit, le sens de communauté partagé par des individus depuis des générations. Parce qu’en réalité, Kassapard ce n’est pas une personne. C’est une place qu’on occupe et qu’on laisse aux générations futures. Je suis aussi Kassapard que le Professeur Kasongo Tshinzela (il fallait que je parle de mon prof préféré 😌), aussi Kassapard que feu le Professeur Diansonsisa et les autres.
C'est pour dire qu'il ne s'agit pas d'une rivalité de personne à personne. Ce n'est pas une rivalité entre un étudiant X de l'UNILU et un étudiant Y de l'UNH. La rivalité se situe au niveau de l'institution. Je n’attaque pas la personne de l’étudiant, j’attaque ce que cet étudiant représente.
Le Professeur Takizala ne comprenait pas les choses sous cet angle quand il parlait à la presse. Certes, des étudiants de l'UNILU ont agressé une étudiante de l'UNH. Mais, est-ce qu'ils visaient cette étudiante en particulier ? Il parle de viol, mais pitié ! J’ai des amis à l’UNH (salut Nerek! salut Ludovic!). Ça, c’est une relation personnelle. Mais, malgré cette relation, il m’arrive de les taquiner sur leur université. Ça, c’est la rivalité ! On ne viole pas quelqu'un parce que son université est sur notre route.
Pour revenir au bizutage, je pense que regarder les nouveaux s'arroger le titre d'étudiant sans l'autorisation des Kassapards, sur le territoire des Kassapards, ne passe pas auprès des Kassapards. Ils veulent constamment leur rappeler : « Vous n'êtes pas de vrais étudiants, vous ne le serez jamais. Vous étudiez mais vous n'êtes pas étudiants. Vous bricolez une vie et une identité estudiantine.»
HÔTEL 5000 ÉTOILES
L’Université Nouveaux Horizons se fait souvent qualifer d’hôtel par les étudiants de l’UNILU pour la raison qu’elle est bien construite. J’y ai été dernièrement comme je vous ai dit. Ce n’est pas fameux mais c’est propre et c’est sûr qu’ils étudient dans de meilleures conditions que leurs compères de l’UNILU. C’est justement cet écart, d’un côté infrastructurel et d’un autre organisationnel, qui nourrit la rivalité.
Certains disent que cet écart crée un complexe d’infériorité chez les étudiants de l’UNILU et, quand je leur demande de me dire une seule chose en quoi l’UNILU est inférieure à l’UNH à part l’année de naissance (1956 est inférieur à 2016) et la beauté du cadre, tout de suite ils manquent quoi répondre.
Leurs professeurs viennent de l’UNILU. Ça veut dire que si demain le recteur de l’UNILU refuse de leur envoyer des professeurs, ils plongent. Ils vont en faire venir d’ailleurs (notamment de l’extérieur du pays) mais c’est un processus qui prendra du temps et qui, très certainement, bouleversera le fonctionnement de leur université et leurs calendriers. Et même quand ils trouveront de nouveaux professeurs, ils devront payer plus cher. On ne paie pas un prof qui vient de Pretoria de la même manière qu’on paie un prof qui habite Kampemba ou qui vient de Mbuji-Mayi. Ne parlons même pas d'effectifs. On est nettement plus nombreux. Les étudiants de BAC1 Droit et ceux de BAC1 Économie peuvent assiéger UNH. Et puis, on a une histoire, une tradition, des alumni qui ont brillé et brillent dans le monde. On juste inégalables !
Moi, je préfère parler de frustration. Une frustration c’est un sentiment de colère qu’on ressent lorsqu’un besoin essentiel n’est pas satisfait. Ce qui peut faire sens. Je ne vais pas jouer au psychologue mais je dois admettre qu’il existe une forme de frustration chez le Kassapard.
Puisque ses besoins d’un cadre adéquat et d’une meilleure organisation ne sont pas satisfaits, il développe une colère sourde. Une colère très sourde parce que, il faut qu’on se le dise, les autorités de l’Université de Lubumbashi ont créé un environnement hostile à l’échange et aux revendications. Il y a presque une forme d'omerta imposée en ce sens que celui qui parle, celui qui dénonce, on lui coupe la tête … ou quelques points sur le bulletin. Et, c'est tellement normalisé maintenant qu'au bout de deux ans, les étudiants se résignent et acceptent de souffrir les tracasseries et l'arnaque en bande organisée sans dire un mot.
Ce qui fait que, puisque le Kassapard ne peut pas exprimer sa frustration auprès de ses autorités (au risque de se mettre une cible dans le dos), il la déverse sur des étudiants qui, justement, ont tout ce qui lui manque : ceux de l'UNH. C'est-à-dire un environnement propice au travail, un système d'évaluation transparent et pas de tracasserie financière.
J’ai récemment lu un roman de l’écrivain négro-américain Richard Wright intitulé Un Enfant du Pays. Dans ce roman, Bigger Thomas, un jeune noir, tue une blanche et est condamné à mort. L'idée du roman c’est que la violence du jeune noir n’est pas innée, c’est une réaction à l’environnement raciste dans lequel il grandit. C’est la conséquence d’une frustration accumulée qui finit par exploser … parfois sur ses propres frères et sœurs noirs. Les Kassapards sont un peu des Bigger Thomas et les étudiants de l’UNH, ce sont les victimes collatérales des problèmes institutionnels non réglés entre les étudiants de l’Université de Lubumbashi et leurs autorités.
Quand le Kassapard dit que l’UNH c’est un hôtel, il veut en réalité dire que pour lui, une université c’est un endroit vétuste et insalubre et, tout ce qui va au-delà tient du luxe. Mais, il exprime en même temps une sorte d'envie. On tourne souvent en ridicule les choses qu'on envie pour essayer de se persuader soi-même qu'on ne les envie pas. En psychologie, ça s'appelle « dissonance cognitive ».
WRAPPING UP
Pour conclure, je pense qu'emprunter des raccourcis dans le jugement est dangereux. Quand on ne veut pas comprendre ce qui se cache derrière des incidents entre étudiants et qu’on se limite à étiqueter les uns, on finit par créer une dynamique de ressentiment sans fin. L’objectif des deux institutions devait être de capitaliser cette rivalité dans des compétitions sportives, intellectuelles, artistiques, etc. et des projets communs. Tout devrait être fait pour que les étudiants se connaissent et se rapprochent.
Et pour répondre au Professeur Takizala, je ne pense pas que les étudiants de l’UNILU aient quoi que ce soit à revendiquer auprès de l’UNH. Je pense surtout qu’ils ont beaucoup à revendiquer auprès de leur propre institution. Vos étudiants ont juste la malchance d’être là au mauvais moment et surtout au mauvais endroit.
Sources & Ressources :
- Qu’est-ce qu’un territoire ? À la croisée de l’éco-éthologie et de la géographie [consulté le 4 août 2026 à 16h44]
- Mon article sur le roman de Richard Wright

