
J'ai grandi dans une famille très singulière. Mon grand-père était pasteur et, au moment où je naissais, tous ses enfants et sa femme. J’ai été protestant toute mon enfance. Ma grand-mère a grandi dans une famille musulmane dont elle garde encore, ma mère aussi d’ailleurs, le nom. Mais, elle n’a pas gardé que le nom : elle a aussi gardé l’éducation qu’elle a reçue de l’Islam et qu’elle a transmise à ses filles, et que ma mère m’a aussi transmise. Mon père, lui, était catholique et c’est autour de mes sept ans que je le suis devenu.
Je me suis toujours vanté d'avoir reçu le meilleur des trois.
Du protestantisme, j’ai reçu un certain nombre de préceptes bibliques : ne mens pas, ne vole pas, aime l'autre et sois charitable, etc.
De l’Islam, j’ai reçu quelque chose de puritain et de quasi ascétique : ne boit pas d’alcool, ne fume pas, les filles c’est mauvais, ne quitte pas la table avant les aînés, il ne faut pas aimer l’argent, etc.
De mon père, j’ai reçu ce que je préfère appeler des valeurs et qui n’ont, au demeurant, rien à voir avec sa religion : sois toujours honnête, le travail est d’or, vise toujours l’excellence, respecte toujours les règles, etc.
Cependant, grandir m’a fait remettre en question et en cause beaucoup de choses en quoi je croyais, en quoi j’espérais et aussi … l’éducation que j’ai reçue de mes parents.
Comme je le disais à un ami aujourd’hui, j'aime penser aux alternatives qu'il m'arrive parfois de détester la norme et le fait accompli. Penser à ce qui se serait passé si une seule chose dans l’histoire, une seule, s’était déroulée différemment. Que se serait-il passé si Lumumba n'avait pas rebroussé chemin ? Que se serait-il passé si 2Pac avait écouté Kidada Jones et avait porté un gilet ? Que se serait-il passé si je m’étais mis à prendre de l’alcool au collège ?
Comme le dit Kanye : I guess we’ll never know. Mais je ne peux juste pas m’empêcher de me poser la question. Serais-je plus ouvert ? Aurais-je un plus grand cercle relationnel ? Aurais-je expérimenté, dans ces beuveries et cette débauche, mon premier rapport sexuel ? Serais-je mort d’excès d’alcool un samedi soir ? Aurais-je une cirrhose de foi ? Aurais-je les yeux rouges, les lèvres gonflées et noires, et le cerveau bousillé ? Serais-je intellectuellement aussi apte que je le suis ou serais-je le plus fini des débiles ?
Je réflechis donc beaucoup. Beaucoup, beaucoup. Et, mon sujet principal de réflexion ces derniers temps, c'est la morale.
Mes parents m’ont appris que X est mal, Y est bon. Mais suis-je d’accord avec les prémisses sur lesquelles ils fondent ce jugement ? C’est-à-dire, si ma mère me dit que fumer c’est mal, suis-je d’accord avec les raisons pour lesquelles ma mère pense que c'est mal ?
À partir de cette question, je me suis mis à re-examiner des préceptes moraux que j’ai reçus de mes parents et, pour une bonne partie d’entre eux, je suis en désaccord avec les prémisses. Ce manichéisme moral du soit bien soit mal ne me satisfait plus. J’ai acquis quelque chose, j’y ai fondé ma vie, maintenant je me retrouve devant une nécessité quasi-existentielle de me construire un système.
Ce système, je l’appelle tout génériquement : une philosophie. Philosophie comme la manière dont je décide de mener ma vie.
J'ai décidé de REJETER LA MORALE. La morale, c’est un choix : le bien ou le mal. Et, par je ne sais quel arbitraire, quand on dit que quelque chose est morale, on ne voit qu’un seul côté : le bon. Dire la vérité, c’est bon. Mentir, c’est mal. Pourquoi dire la vérité est considéré comme moral et pas mentir, alors que les deux sont faces de la même médaille ?
Je parle de philosophie pour deux raisons.
La première, c’est qu’elle me permet de poser des actes en les jugeant sur la base de prémisses avec lesquelles moi je suis d'accord.
La seconde est que, puisque je suis en accord avec les prémisses, je peux vivre mes vices comme je vis mes vertus sans éprouver de la honte ou de la culpabilité.
Cependant, je me pose d'autres questions : si tout le monde devait avoir sa propre philosophie, ne serait-ce pas le chaos ? Notre société ne tient-elle pas son équilibre déjà fragile du fait, justement, qu’il existe un certain nombre de prémisses sur lesquelles nous sommes d’accord ? Dans ce cas, puis-je m’en libérer et continuer quand même à vivre dans cette société ?
Autant de questions qui feront l’objet d’un prochain billet.

