
Let’s Put It In Perspective
To Pimp A Butterfly est sans l’ombre d’un doute un classique du Hip-Hop aussi bien pour ses attributs purement artistiques, c'est-à-dire la production très inspirée du jazz ou la technicité de l’écriture, que pour sa portée culturelle, sociale et politique.
En 2015, lors des manifestations du mouvement Black Lives Matter contre les violences policières, le morceau ALRIGHT a connu un succès inattendu puisque son hook a été repris par les protestataires comme le nouvel hymne des luttes des noirs pour leurs droits civiques.
Kendrick Lamar est un artiste connu et reconnu pour sa conscience politique et son engagement artistique. Cet album a d’ailleurs été construit autour des problèmes qui touchent directement la communauté afro-américaine. Il aborde des questions qui vont du racisme perpétré par les blancs (The Blacker The Berry) au racisme perpétré par les noirs entre eux (Complexion), en passant par la fierté d’être qui on est en tant que noir (i) et le conditionnemet mental des noirs (Institutionalized).
En hommage au rappeur Tupac Shakur dont le militantisme et l’engagement politique ont inspiré Kendrick Lamar, cet album était censé s’intituler To Pimp A Caterpillar (Tupac). Un hommage qui lui sera finalement rendu en intitulant un morceau de l’album selon la très célèbre phrase qui commence Keep Ya Head Up (1993) de Pac : « Some say the blacker the berry, the sweeter the juice. I say the darker the flesh then the deeper the roots. » et en terminant Mortal Man sur une profonde conversation avec son idole.
Mais, tout comme 2Pac, Kendrick est aussi quelqu’un de très introspectif dans le sens où il n’interroge pas que la société mais il s’interroge aussi lui-même. Tout au long de sa discographie, l’artiste n’arrête de s’interroger sur qui il est, son rôle en tant qu’artiste et sa responsabilité envers sa communauté, sa légitimité à juger les autres, etc. On retrouve ces questions aussi bien dans Sing About Me, I’m Dying of Thirst (2012), The Blacker The Berry (2015), FEAR (2017) ou encore The Heart Pt. 5 (2022).
How Much A Dollar Cost est l’un d’entre eux. Cette fois, il ne s’agit pas de la société qui l’entoure mais de lui en tant qu’être humain au sein de cette société. Quand vous aurez fini cette lecture, j’espère que vous comprendrez pourquoi c’était le morceau préféré de Barack Obama en 2015 et pourquoi il sera parmi les préférés de moi toute ma vie.
First And Foremost, Jazz
To Pimp A Butterfly est un album qui, au premier abord, semble élitiste. En cause : sa production très orientée jazz. C’est l’une des barrières qui font que des amateurs de musique au goût peu cultivé, que ce soit en termes de jazz ou de Hip-Hop seulement, ou ceux qui manquent simplement de patience, n'arrivent pas à apprécier ce chef-d’œuvre à sa juste valeur.
Mais, c’est aussi l’une de ses qualités puisque cette touche jazz a deux effets.
D’un côté, elle lui confère une cohérence sonore qui est quand même très cruciale pour qu’un album soit dit classique (même Bitches Brew (1970) de Miles Davis, malgré son avant-gardisme et la connotation de son titre, avait une cohérence).
D'un autre côté, elle va planter les racines de l’album dans une musique noire qui a joué, pour la communauté afro-américaine, le même rôle que le Hip-Hop.
L’histoire d’amour entre Kendrick Lamar et le jazz commence déjà depuis Section 80 (2011). Sur Rigamortis, il sample The Thorn (2010) du batteur jazz Willie Jones III. Des soupçons de jazz se retrouvent dans le piano de Sing About Me, I’m Dying of Thirst (2012) dans lequel il sample d’ailleurs Use Me (1972) de Bill WIthers.
To Pimp A Butterfly a, par contre, la particularité d’avoir fait du jazz un thème et, ce qui est très intéressant, c’est voir à quel point tous les producteurs qui ont travaillé sur le projet se sont assurés, malgrés leurs univers personnels, de ne pas casser la cohérence.
En 2016, Kendrick Lamar sort un ensemble de 8 morceaux sous le titre untitled unmastered. dans lequel cet attachement au jazz ne disparaît pas. Le morceau untitled 05 est d’une composition digne des virtuoses du genre bien qu’elle sample la boucle de batterie de Something On My Mind (1970) du groupe de rock Titanic.
En 2018, Kendrick Lamar devenait le tout premier (et probablement le seul pour très longtemps) artiste Hip-Hop à recevoir un Pulitzer, prix qui n’était jusqu’alors décerné qu’à des compositeurs de musique classique et plus tard de jazz, pour son album DAMN. (2017).
How Much A Dollar Cost
Trois mots viennent à mon esprit quand j’essaie de décrire How Much A Dollar Cost : storytelling, métaphore et introspection. Kendrick Lamar parvient à ramener ces trois choses ensemble pour donner à ce texte la profondeur qu’il a. Dans cette section, je vais vous expliquer le morceau et vous partager quelques leçons qu'on peut en tirer.
The Story
Ce texte raconte une histoire très simple divisée en trois parties qui correspondent chacune à un couplet. Kendrick Lamar l'a vraiment vécue lors d'une visite en Afrique du Sud bien qu'il ait ajouté le côté métaphorique pour la beauté de la chose et pour faire passer un message. Étant écrivain, je sais le degré de sensibilité artistique et d’introspection qu’il faut pour qu’une histoire aussi anodine hante une personne au point d’en faire une œuvre d’art aussi magnifique.
Dans le premier couplet, Kendrick Lamar rencontre un SDF à une station service. Ce SDF lui demande 10 rands (environ 1 dollar) mais Kendrick, pourtant riche et au volant d’une voiture de luxe, refuse de lui donner cet argent en se disant qu’il le demande sûrement pour acheter de la drogue. Le SDF lui assure que ce n’est pas pour la drogue et qu’il en a besoin pour manger. Kendrick Lamar refuse toujours et ferme la portière.
Dans le deuxième couplet, Kendrick Lamar raconte que le SDF le fixe quand il ferme sa portière. Il prend son contact, il démarre, il veut partir et le SDF le regarde toujours. Cela énerve Kendrick Lamar. Il se demande : mais qui est cet homme pour espérer ce dollar de moi comme si j’étais responsable de son malheur et que c’est moi qui devais le sauver ? Le SDF demande à Kendrick Lamar s’il a déjà lu Exode 14. C’est l’histoire de Moïse qui fend les eaux de la Mer Rouge et qui conduit son peuple vers la terre promise. Mais Moïse est un homme humble, pauvre et la bible raconte même qu’il a des problèmes de locution. Pourtant, c’est cet homme que Dieu choisit pour sauver son peuple. Le message derrière c’est : tout ce dont on a besoin, c’est un seul homme avec assez d’humilité pour sauver les autres.
Dans le troisième couplet, le SDF finit par révéler sa vraie identité : c’était Dieu déguisé en SDF. Et, à cause de son manque de charité, Dieu ravit à Kendrick Lamar sa place au Paradis.
The Lecture
How Much A Dollar Cost qu’on peut traduire par « combien coûte 1 dollar » a un triple sens. Les jeux de sens, c’est quelque chose que Kendrick Lamar aime et sait faire.
Le premier sens, qu’on va vite écarter, ce serait : qu’est-ce qu’il faut faire pour gagner un dollar ? C’est littéral mais, comme toujours avec Kendrick, ce qu’il veut dire se cache toujours derrière ce qu’il dit.
Le deuxième sens, ce serait : que vaut 1 dollar pour que je refuse de l’offrir à un nécessiteux ? Je suis riche. J’ai une voiture de luxe. Que vaut un fichu dollar pour moi ?
Le troisième sens, et c’est celui qui sied le mieux, c’est : que peut me coûter le refus d'1 dollar quand un nécessiteux me le demande ? La réponse on la connaît : ce refus peut me coûter le Paradis.
Kendrick Lamar ne parle pas que d’argent. Son message a une portée plus large. Il parle de bonté, de charité, de responsabilité, … tout ce dont on a besoin, c’est qu’un homme soit assez humble et assez charitable pour sauver les autres. Mais, quand on va un peu plus en profondeur, il y a bien plus à apprendre selon la sensibilité de chacun.
Moi, quelque chose qui me touche beaucoup, c'est de voir Kendrick qui base son refus sur des préjugés : un SDF demande de l'argent pour acheter de la drogue, il va sûrement boire avec cet argent (voir troisième couplet), c'est une personne normale qui se fait passer pour un SDF (voir troisième couplet). Nos préjugés, nos stéréotypes, etc. nous empêchent de voir d'abord l'humanité des gens que nous rencontrons tous les jours. Et c'est quelque chose, pour en être très souvent victime (bien évidemment, je ne demande 1 dollar à personne), que je déteste : les gens ne sont pas toujours ce que nous voyons ou pensons qu'ils sont.
Wrapping Up
Écoutez To Pimp A Butterfly si vous ne l'avez pas encore fait. Ne vous en faites pas pour le jazz, c'est pas sorcier. C'est juste des types qui jouent au piano et au saxophone. Le secret du jazz, c'est de l'écouter comme s'il n'allait jamais finir.
Que Dieu bénisse le Hip-Hop et qu'il rende à Kendrick sa place au Paradis (qu'il lui donne même la mienne).
C'est tout ce que je peux dire en conclusion !

